Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/23

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et l’on ne peut réellement pas dire que l’œuvre d’Auguste Comte, même dans sa première partie, soit restée pour M. Littré « intacte et entière, » comme il le prétend. La réflexion est venue après l’enthousiasme des premières années ; elle a fait son travail insensible, lent, mais continu, « Après tout, déclare-t-il lui-même, la fonction du disciple est la critique, j’entends cette critique de bon aloi qui n’écarte le faux que pour mettre en lumière le vrai. » Quand bien même Auguste Comte n’aurait mis au jour que la partie la moins attaquable de son œuvre, le Système de philosophie positive, encore faudrait-il que ce livre fût très sérieusement étudié et qu’on y cherchât par un examen rigoureux les parties faibles et les lacunes. Auguste Comte, vivant et irritable, imposait par cela seul à ses disciples de grands ménagemens, et certes M. Littré n’aurait jamais voulu être celui qui l’eût troublé dans ce qui lui restait de jours à vivre. Autre est la condition de l’œuvre, désormais impersonnelle, qu’il a laissée ; celle-ci n’a aucun besoin de ménagemens ; ce serait lui faire injure ; ce qu’elle demande, c’est que la méthode et les principes triomphent, dût ceci ou cela périr ou disparaître. Auguste Comte s’est placé au-dessus du panégyrique ; il ne reste qu’un mode de le louer qui soit digne de lui, c’est celui de l’histoire, l’histoire qui est une critique permanente des idées et des choses dignes de vivre en elle et de la modifier [1].

Aussi M. Littré ne se fait-il pas faute d’indiquer les parties faibles et les insuffisances du système pour obéir à ce devoir de la critique qui n’est que le droit de la vérité sur nous. Il n’est pas possible d’entrer ici dans le détail de la controverse ; mais nous devons au moins signaler ce que M. Littré retranche du programme positiviste ou ce qu’il voudrait y ajouter, enfin les parties du système qui ne lui semblent avoir reçu qu’un établissement provisoire. Dans la conclusion de l’ouvrage où il examine l’ensemble de la philosophie positive, il y signale trois lacunes essentielles. D’abord l’économie politique. Il ne conçoit pas que dogmatiquement, en divers passages de ses écrits, elle ait été écartée par Comte comme une fausse science. Il établit qu’elle fait partie intégrante de la sociologie et qu’elle ne peut être négligée sans dommage pour toute la théorie de cette science. C’est en effet une des idées chères à la nouvelle école que le corps social reproduit en traits fidèles, bien qu’agrandis, l’image d’un corps vivant. Dans l’organisme social, l’économie politique représente ce qu’est la nutrition dans l’organisme ; c’en est la partie végétative, celle par où il s’entretient journellement. Or il est aisé de démontrer par l’analyse et la

  1. Auguste Comte et la Philosophie positive, p. 651.