Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/230

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et sur la prosodie d’une traduction française de Shakspeare sont exactement celles de son successeur : il tient pour le mot simple et le vers désarticulé. Il demande qu’on réserve l’alexandrin épique, dans l’intégrité de sa forme et la majesté de son rythme, pour ces passages importans qui sont comme le « chant » du drame ; qu’on le « détende, » au contraire jusqu’à la négligence, et qu’on le brise familièrement pour ces parties accessoires qui ne sont que « récitatifs. » M. Aicard souscrit à ces doctrines, au moins implicitement, et ce n’est pas M. de Gramont qui veut y contredire. Mais Vigny, malgré qu’il en eût, avait l’habitude de ce vers épique qui est proprement celui de la tragédie française ; il était encore trop voisin de l’âge classique pour pousser en effet jusqu’au bout son système ; son Othello garde l’aspect d’une tragédie plus simple, mais encore d’une tragédie. Au contraire, MM. Aicard et de Gramont usent de toutes les licences de la poétique la plus récente. Nul n’est plus expert ni plus ingénieux que M. Aicard à déguiser le vers en prose ; nul n’y met plus d’aisance que M. de Gramont : même l’aisance me paraît sa vertu principale, et si M. Aicard a un vice, c’est qu’il est trop ingénieux. Leur poésie, à tous les deux, se « détend » jusqu’à la ténuité ; au besoin même, si j’ose dire, jusqu’à la platitude. Elle y gagne un air d’exactitude parfaite, qui flatte l’illusion de certaines gens. D’ailleurs, à l’occasion M. Aicard embouche le porte-voix aux beaux vers, et M. de Gramont sait frapper, aussi bien que personne, de francs alexandrins.

Cependant qui dit traduction fidèle ne dit pas toujours transcription littérale, et, sur ce point encore, les trois poètes sont d’accord : « Si le traducteur, dit Vigny, n’était interprète, il serait inutile… J’ai donc cherché à rendre l’esprit, non la lettre. » M. Aicard s’explique là-dessus avec plus de franchise encore. Il distingue « entre la traduction savante et la vivante : l’une destinée à donner une idée la plus exacte possible du texte étranger ; l’autre destinée à produire l’impression même du texte original en le faisant oublier. Celle-ci est évidemment la traduction dramatique, » et c’est celle que M. Aicard a prétendu faire. Il compare sa tâche à celle d’un acteur de la commedia dell’ arte, qui se laisse guider par l’auteur et doit cependant inventer. Même, par un paradoxe un peu ambitieux peut-être, il établit « qu’idéalement ce travail demanderait les qualités maîtresses du poète, du trouveur original ; » il ne voit « ni comment ni pourquoi on retrouverait l’esprit et l’expression de Shakspeare si l’on est incapable de traduire la nature. » Pour M. de Gramont, je ne pense pas qu’il se pique de plus d’exactitude, sinon je serais obligé de lui reprocher des contresens et ; plus encore, des libertés contraires à la théorie du mot simple et de la traduction « vivante. » Où Shakspeare a mis :

Sho wish’d
That heaven had made her such a man, —