Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/232

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M. de Gramont ne va-t-il pas les alanguir en trois vers, et dont le dernier est proprement de romance :

C’était pour mes dangers, mes exploits, mes malheurs,
Qu’elle m’aimait, et moi je l’aimais pour les pleurs
Qu’ils avaient fait jaillir de son âme attendrie ! .

Je préférais de beaucoup la version de M. Aicard, malgré la faiblesse de trois mots ajoutés à la fin pour la rime :

Elle m’aima pour les périls que j’ai courus,
Et moi pour la pitié qu’elle en eut, — pour ses larmes.

Aussi bien nos traducteurs font sagement d’annoncer qu’ils veulent suivre, non la lettre, mais l’esprit, — heureux s’ils le suivent toujours ! — et qu’ils veulent « franciser » Shakspeare. Ils seraient bien empêchés à faire autrement. Traduire Shakspeare en vers français, que le traducteur le prétende ou non, ce n’est pas seulement le traduire en français, mais bien le franciser. Notre alexandrin, si désarticulé qu’il soit, — de façon à perdre ses beautés propres sans acquérir celles du vers shakspearien, qui a le rythme de ses cinq ïambes, — notre alexandrin, si changé qu’il soit de physionomie et d’allures, garde encore assez de sa constitution première, non-seulement pour rendre une traduction littérale impossible, mais pour communiquer à une traduction quelconque un air de nationalité française. Ce n’est presque plus l’alexandrin, mais ce n’est aucun autre vers : d’ailleurs çà et là encore une rime naufragée paraît dans le désarroi des hémistiches, ou bien c’est une césure demeurée par hasard juste au milieu du vers : et cela suffit à faire reconnaître la vieille ordonnance française des mots, partant des idées. Or c’est là justement le mensonge essentiel de ces ouvrages, leur vice intime et ce qui fait qu’une traduction d’Othello en vers français ne peut avoir une valeur absolue ni un succès. définitif. Le traducteur prête un aspect français à des sentimens qui ne le sont pas : pourquoi, ou plutôt pour qui ? Ce déguisement ne trompe personne. A ceux qui peuvent comprendre et admirer Shakspeare il semble inutile et malséant ; pour les autres, hélas ! combien plus nombreux, il les inquiète et les étonne : ces héros qui se donnent pour Français et se comportent cependant selon leur caractère étranger, sont peut-être pour la foule plus scandaleux encore que s’ils avaient gardé l’accent de leur pays. Mais ceci demande quelques explications, au moins sur le caractère d’Othello : peut-être aurons-nous le loisir de les donner prochainement.


Louis GANDERAX.