Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/250

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admettre l’égalité de l’homme et de la femme si ça lui faisait plaisir, mais que jamais je ne reconnaîtrais que la finance et l’industrie puissent être considérées comme les égales de l’art et de la science. Il m’avait répondu : « Tu dédaignes les financiers et les industriels, c’est un fait commun à presque tous les écrivains et les artistes ; tu trouves sans doute qu’ils vivent sur un fumier et qu’ils font laide besogne ; soit, mais lorsque leur besogne est finie, lorsque le fumier est balayé, que vois-tu à la place même qu’ils occupaient ? Des canaux, des ports creusés, des villes assainies, des quartiers neufs et hygiéniques, des forêts défrichées, des chemins de fer, des relations établies de peuple à peuple, des intérêts communs qui affaibliront le goût de la guerre chez les nations ; c’est là l’œuvre dont tu ne vois que l’extérieur, que tu juges superficiellement comme si tu jugeais un monument d’après l’échafaudage qui le masque et qui aide à le construire. C’est par l’industrie, c’est par la finance que la civilisation frappe ses plus grands coups. » Je répliquais : « Je n’en disconviens pas, et il est certain que vous avez raison ; mais vous n’obtiendrez jamais que mon esprit ne préfère un poème à une police d’assurance et un tableau à une émission d’actions. » Il riait et me disait : « Cela prouve que tu n’as pas dépouillé le vieil homme ; tu peux faire un poème sur le désert, mais ton poème, fût-il un chef-d’œuvre, ne vaudra jamais le canal que creusera l’ingénieur et qui apportera aux sables l’eau, la verdure et la vie. » Je ne démordais, pas ni lui non plus, et, comme il n’était pas homme à jeter son grain sur une terre stérile, nous avions banni entre nous ce sujet de conversation.

En revanche, quelles causeries sur la vie éternelle, sur l’âme qui a été, qui est et qui sera ! Mes tendances au panthéisme, mes convictions spiritualistes m’entraînaient à chercher toujours des éclaircissemens et des argumens en faveur de cette thèse. Je disais au père : « Je ne me soucie guère de votre système économique et social, mais je vous appartiens par votre lettre à Charles Duveyrier : « Tu as été avant de naître, tu seras après ta mort. » Il croyait à la diffusion de l’âme à travers l’humanité. Il disait : « Je sens le vieux saint Paul qui vit en moi. » Il n’aurait sans doute pas répudié ce qu’écrivait la princesse Palatine à la date du 2 août 1696 : « A raisonner d’après mon simple jugement, je crois plutôt que, quand nous mourons, chaque élément dont nous étions formés reprend à lui sa partie pour en. refaire quelque chose. » Il avait promulgué le Dieu Père et Mère, et ne fut point satisfait lorsque je lui dis que cette idée était bien vieille. Le Jupiter de Dodone était mâle et femelle comme bien d’autres divinités du paganisme ; dans son temple, pour symboliser la transmigration des âmes à travers les astres, il y avait des trépieds disposés en cercle ; dès que l’on