Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/252

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Le Père, à la tête de ses enfans, descendit des hauteurs de Ménilmontant pour s’interposer entre les deux partis armés et pour prêcher la paix. Les soldats prirent les saint-simoniens pour des insurges ; les insurgés les prirent pour des soldats ; ce fut une débandade ; on en fut quitte pour quelques tuniques trouées par les balles. Le jour du procès en cour d’assises, lorsqu’ils traversèrent la rue de la Barillerie pour entrer au Palais de justice, la foule ameutée les hua et cria : « A la chienlit ! » Leur attitude fut si calme, qu’un des insulteurs se convertit immédiatement : c’est Pierre Vinçard, le chansonnier. Le costume était étrange, il faut le reconnaître, et, dans une ville railleuse comme Paris, devait être périlleux à porter. Le pantalon était blanc, le gilet rouge et lia tunique d’un bleu, violet. Le blanc est la couleur de l’amour, le rouge celle du travail, le bleu violet celle de la foi ; le costume signifiait donc que le saint-simonisme s’appuyait sur l’amour, fortifiait son cœur par le travail et était enveloppé par la foi ; la coiffure et l’écharpe étaient laissées à l’initiative individuelle ; mais comme ici bas et plus tard, chacun garde la responsabilité de sa vie, le nom de tout saint-simonien devait être inscrit en grosses lettres sur sa poitrine. Cela fit rire et personne ne s’avisa de remarquer que chaque habitant du Tyrol porte son nom brodé sur sa ceinture. Sur la poitrine d’Enfantin, on lisait : « Le Père ; » sur celle de Duveyrier : « Charles, Poète de Dieu. » A ce costume disgracieux on avait ajouté un collier formé de losanges, de cercles, de triangles qui avaient une signification symbolique relative aux faits mêmes de la religion nouvelle ; c’était un rêve de chaudronnier en délire. L’art échappait absolument aux saint-simoniens, malgré les efforts qu’ils ont faits pour le comprendre. Parmi eux, je ne vois guère qu’un artiste : Félicien David, car Gleyre les a côtoyés, mais ne s’est pas donné. Ce collier, — je possède celui d’Enfantin, — était terminé par une demi-sphère sur laquelle les mots : « Le Père. » ressortaient en relief ; la sphère devait être complétée le jour où l’on aurait trouvé : « La Mère. » Dans le grand portrait que Léon Cogniet a fait d’Enfantin en costume, le chef du saint-simonisme est représenté debout devant un siège à deux places ; il montre la place vacante près de la sienne et indique ainsi qu’il attend La Mère.

Qu’était-ce donc que cette Mère espérée, ce messie femelle si ardemment appelé ? Ce devait être la femme libre. Il ne faut point entendre le mot LIBRE dans une mauvaise exception ; ce serait tomber dans l’erreur que les plaisantins ont volontairement entretenue. La visée est, par elle-même, déjà bien assez bizarre pour qu’il soit inutile de la rendre inconvenante par des commentaires que rien n’a jamais justifiés. La femme libre devait être une femme de réflexion et de raisonnement qui, ayant médité sur le sort de ses « sœurs, »