Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/266

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mettait une bonne foi que l’on ne pouvait soupçonner. L’éducation de l’âme continuait après la dissolution du corps ; il en avait la preuve, car il avait évoqué Lavoisier, qui était au courant de toutes les décou vertes de la chimie moderne. J’avais dit à Teyssier du Mottay : « Si j’avais interrogé Lavoisier, aurait-il été aussi instruit avec moi qu’avec vous ? » Il m’avait répondu : « Mais certainement. » Il était donc convaincu. Il me demanda d’assister à ses expériences, et je me rendis un matin dans son immense laboratoire, au milieu duquel régnait un fourneau encombré de coupelles, de matras et de cornues. Dans un coin, un guéridon à trois pieds en bois d’érable, dont la tablette était engravée des lettres de l’alphabet et des dix premiers chiffres, pivotait sur son support. Une aiguille immobile, semblable à celle des marchands de macarons, servait d’indicateur aux esprits complaisans. Lorsque j’arrivai, Teyssier du Mottay était en conférence avec Frédéric le Grand, qui lui donnait des renseignemens sur les fusils à tige et les fusils à chambre, dont il convenait de munir les armées. Lorsque Frédéric eut terminé sa leçon, Teyssier me demanda avec qui je voulais m’entretenir : je nommai Michel-Ange. Le guéridon se souleva et deux fois frappa du pied : Pan ! Pan ! Michel-Ange y mettait de la courtoisie et en langage de table répondait : Me voila ! Je causai longuement avec lui ; la peinture était le fond de notre conversation ; il écrivait Hingres et Delacroy ; cette h et cet y m’étonnaient bien un peu, mais il ne fallait pas être vétilleux avec un si vieux mort ; ce qu’il me dit sur l’art et les artistes de nos jours traînait depuis vingt ans dans les feuilletons et ne rappelait que des lieux-communs. A la sollicitation de Teyssier du Mottay, je m’assis devant le guéridon et j’y appliquai consciencieusement les mains, les doigts écartés et les pouces se touchant : « Vous verrez, ça va aller tout seul. » Ça n’allait pas du tout ; au bout de vingt minutes, le guéridon n’était pas sorti de son mutisme naturel. Teyssier s’impatienta : a Vous ne savez pas vous y prendre. » Il se mit à ma place : « Qui voulez-vous ? — Mahomet. » Pan ! pan ! L’âme du Prophète frétillait dans la table » Il répondait à mes questions avec la grâce d’un homme de grande tente, et je remarquai qu’il employait volontiers les expressions empruntées au vocabulaire fourriériste, ce qui prouvait qu’en effet les morts se tiennent au courant des choses d’ici-bas ou simplement que Teyssier avait jeté un coup d’œil du côté du phalanstère. Je demandai à Mahomet pourquoi les pèlerins doivent enterrer les rognures de leurs ongles et de leurs cheveux dans la vallée de Mena ; l’explication fut peu orthodoxe. Je dis : « Je voudrais adresser au Prophète, sur qui soient les bénédictions de Dieu ! une question touchant à des choses mystérieuses, mais je ne voudrais la formuler que si d’avance il consent à y répondre. — Pan ! pan ! — Mahomet était bon apôtre et promettait