Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/356

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Heureux jours dont M. Ambroise Thomas doit se souvenir ! Ce n’était déjà plus la jeunesse, mais c’était le succès et la renommée, et quelle interprétation, disons mieux, quelle figuration : M. Achard, avenant, sympathique, bien mis, comédien adroit, chanteur parfait dans Wilhelm, la brillante Cabel dans Philine, — je la vois encore, au début du second acte, costumée en Titania du Songe d’une nuit d’été et minaudant à sa toilette avec Wilhelm qui, déjà sous le charme, oublie à la contempler la pauvre Mignon blottie au coin de la cheminée et se mourant de jalousie, — situation, musique, virtuoses, rien ne se pouvait de plus charmant, si l’on pense que la Galli-Marié faisait Mignon avec son grand œil noir intelligent, ses épais cheveux sur un front bas bruni au soleil d’Orient, maigre et chétive, physionomie étrange déjà connue de tous à celte époque, la vivante Mignon d’Ary Schefler ! Le premier acte est charmant ; le chœur des bourgeois endimanchés buvant et fumant sous la tonnelle, la marche annonçant l’arrivée des bohémiens, la valse dont la voix de Philine brode le thème, les questions de Wilhelm à Mignon, les réponses de la jeune fille en mélodrame, la romance, tout cela respire la grâce et l’émotion. La note dominante est bien toujours celle de l’opéra comique, mais vous sentez un art plus relevé ; quelque chose comme un souille du pays de Mendelssohn et de Schumann, de la rêverie dans la chanson, beaucoup de rêverie et de plus un travail d’orchestre inusité, le fin et le surfin dans le tissage des filigranes ! Le second acte me plaît moins. En dehors de la scène citée plus haut je le trouve maniéré, tantôt faisant retour à l’ancien jeu avec la cavatine de Mignon devant la glace, tantôt d’un pathétique pleurard avec l’éternel bonhomme à la harpe, et quant au troisième, l’intérêt musical y manque absolument, soit que le compositeur ait dépensé tout son génie, soit qu’il ne s’embarrasse plus de son problème psychologique et dramatique. Sérénades et barcarolles, ne sommes-nous pas en Italie ? Mignon foule du pied le sol du palais natal : souvenirs du passé qui se réveillent comme dans la Dame blanche, trio de la reconnaissance, duo d’amour qu’interrompt une fusée de trilles. C’est Philine qui se promenait là par hasard au clair de lune sur le lac de Garde ; elle entre au bras de Frédéric son futur, et Mignon un moment troublée se rassure, et tout le monde se marie, tout le monde chante et jubile. Ainsi, dans l’origine, l’ouvrage se terminait ; plus tard, il y eut l’autre version qu’on appela le dénoûment allemand ; ce fut, je crois, Mlle Nilsson qui, pour se ménager à l’étranger une sorte, de droit de création dans la création de Mme Galli-Marié, obtint des auteurs ce changement. On eut alors un Mignon d’un nouveau genre, le Mignon pour l’exportation. L’anecdote y tournait au tragique, notre héroïne, entendant revenir sa rivale, tombait en syncope et rendait l’âme. On profita aussi de l’occasion pour