Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/359

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maître. Qui dit époque, dit culture, période de travail, de conquêtes et de transformations dont l’influence s’impose à nous et dont nous devenons partie plus ou moins active selon la mesure et la force de notre individualité. Cela s’appelle marcher avec son temps. M. Ambroise Thomas l’a toujours fait. Boïeldieu, Herold, Auber, Halévy furent ses premiers guides ; plus tard, de nouveaux élémens ayant accru son atmosphère, il écrivit Mignon sous l’invocation de Schumann, de Mendelssohn, pour en arriver finalement à prodiguer dans Hamlet et dans Françoise de Rimini de vastes richesses instrumentales et théâtrales acquises dans le commerce de Meyerbeer, de Verdi et de Richard Wagner. Il va sans dire que les noms que je prononce là ne sont point un reproche. M. Thomas, en écrivant son Hamlet et sa Françoise de Rimini, ne fait pas plus acte de wagnérisme qu’il ne se montra jadis rossiniste ou webiriste en composant Raymond et le Songe d’une nuit d’été. Talent expérimental, il applique tout simplement à sa manière et selon son droit les procédés d’un éclectisme qu’on n’a jamais critiqué chez les abeilles ; il prend son bien où il le trouve, et cela ne l’empêche pas d’avoir un style très personnel et de marcher d’un pas toujours plus sûr vers son idéal. S’il est un art qui ne s’adresse qu’aux salons, cet art n’est pas le sien ; s’il est des gens qui passent leur vie à piétiner sur place, lui, pousse en avant, vise aux sommets, et s’il n’atteint pas toujours les plus hauts, du moins l’effort mérite-t-il d’être cité. On a dit que le plus beau spectacle était de voir un honnête homme luttant avec l’adversité : la lutte virile, imperturbable, du talent avec son idéal, de Jacob avec l’ange, nous offre bien aussi quelque enseignement, quand on songe que cet acharné travailleur, au lieu de se donner tant de mal, aurait pu, comme tel autre, continuer à vivre aux dépens de son passé et mourir plein d’honneurs dans l’impénitence finale d’un vieux troubadour démodé.

Avez-vous jamais stationné devant le buste de Verdi ? Connaissez-vous M. Ambroise Thomas ? C’est le même caractère de physionomie : volonté, dignité, persévérance et persistance jusqu’à l’entêtement ; aucun attrait, la grâce manque, mais, en revanche, point de rictus satanique, d’ironie ; d’honnêtes gens faisant en conscience tout ce qu’ils font, des promeneurs solitaires plutôt que des misanthropes. Chez l’auteur de Françoise de Rimini, la sombre humeur affecte une expression moins ingénue ; j’y crois surprendre un air de pose, tandis que, chez Verdi, la nature parle plus librement et prête d’avantage à l’interprétation héroïque, masque brutal où siège une invincible confiance, rusticité superbe, antique, d’un paysan du Latium qui a du génie et qui le sait. Constatons que cette ressemblance n’existe pas seulement au physique et que c’est au moral un égal