Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/376

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probité. Nature ombrageuse et timorée, il cherche le vrai, mais avec le ferme propos de ne point franchir un certain au-delà ; tandis qu’il interroge l’avenir, la religion du passé l’attache au rivage ; il pourrait aller plus loin, ayant à part lui toute science et toute information ; il n’ose point, et ce double combat pour les grands principes de l’école et pour l’esprit de rénovation me semble fait pour le recommander à toutes nos sympathies. Notons, en outre, l’absence totale de charlatanisme ; tandis que d’autres jonglaient avec, la théorie, l’auteur de Mignon et de Françoise de Rimini s’évertuait à la pratique, dédaignant les vaines simagrées et procédant en philosophe qui sait que le vrai dans l’art, comme le beau, n’est qu’une affaire de relativité et que chaque nation a sa manière à elle de sentir et de comprendre. Jamais la conscience, chez lui, n’est en défaut ; il a ses erreurs et ses défaillances, mais sa probité d’artiste demeure hors de cause, trait distinctif de cette figure que d’illustres physionomistes, M. Ingres et Hippolyte Flandrin, avaient dès longtemps aperçu et documenté. Ceci nous amène à des circonstances qui doivent être rappelées pour le plus grand honneur de M. Ambroise Thomas ; nous voulons parler de son séjour à Rome comme lauréat du prix de l’Institut et des sentimens qu’il sut, à cette époque, inspirer partout autour de lui. Les lettres de M. Ingres, celles d’Hippolyte Flandrin portent là-dessus un renseignement à ne pas négliger.

« Rome, 1837.

« Ah ! cher ami, que de choses vous nous avez ravies par votre départ ! Plus rien depuis vous ! Je vis, nous vivons des souvenirs du bon Thomas, dont la personne m’est aussi chère que le beau talent. Le refrain ordinaire et que nous aimons à recommencer aves l’excellent Flandrin et son frère est Thomas et toujours Thomas. Nous avons vu ici vos succès [1], non par vous, qui êtes trop modeste, mais par d’autres. Vous avez du génie, mon brave ; ainsi donc un peu plus de confiance en vos propres forces et produisez ; je suis sûr de vous. Allons, mon cher, voilà un bien petit poème, rendez-le grand par votre musique, faites-en un Cosi fan tutte qui fasse courir tout Paris et vous mette bien à votre place ; après cela, nous arriverons à Don Juan, voilà ce qu’il faut se dire comme émulation. »

Don Juan ! excusez du peu ; mais ce sont là de ces licences qu’on

  1. La première œuvre dramatique de M. Ambroise Thomas, la Double Échelle, avait été représentée à l’Opéra-Comique en septembre 1837.