Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/379

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VII

De tous les musiciens de ma génération, M. Ambroise Thomas est peut-être le seul avec qui je n’aie jamais échangé une parole ; j’aurais donc ici mauvaise grâce à prétendre m’ériger en biographe. D’ailleurs, si j’en juge à vue de pays, l’auteur de Françoise de Rimini doit être un de ces hommes qui n’ont pas d’histoire. Il court sur Auber mille anecdotes, dont quelques-unes, — vraies ou fausses, — ont servi et continueront de servir d’appoint au signalement de l’individu ; avec M. Thomas, rien de pareil. Il « ne fait pas de mots, » on ne lui connaît pas d’aventures, et si, par son œuvre, il relève de la critique, sa vie échappe aux chroniqueurs. Jamais de lettres dans les journaux, de commentaires personnels, de préfaces aux publications posthumes et autres du prochain, point de gestes, ni de pantomimes pour maintenir le public en haleine pendant les entr’actes ! Tantôt à l’Opéra-Comique, tantôt à l’Opéra, ou dans son cabinet du Conservatoire, il ne sort pas de là, et c’est ainsi qu’il a conquis la première place parmi ceux de son pays et de son époque. Étant, en effet, admise la question de relativité que nous avons posée plus haut, M. Ambroise Thomas est bien décidément aujourd’hui le premier de tous, le chef d’école ; lui seul a fait œuvre organique. Le partie une fois engagée et les tâtonnemens du début surmontés, nous le voyons poursuivre un idéal. Du Songe d’une nuit d’été à Mignon, de Mignon et d’Hamlet à Françoise de Rimini, l’esprit de tendance est incontestable. Il possède tout ce qui s’acquiert, et si l’invention était chez lui à la hauteur de l’érudition, sa gloire serait sans reproche. Le malheur veut que des deux principes d’où la musique tire ses effets, nous n’en reconnaissions plus aujourd’hui qu’un seul. Les dessins d’orchestre et le culte de l’enharmonique nous causent désormais un tel délire, que nous en oublions tout le reste à ce point que l’on se demande si des choses considérées jusqu’à ce jour comme des merveilles incomparables, le trio de Guillaume Tell par exemple, où le sentiment primordial tient tant de place, seraient encore possibles avec cet art de tête systématiquement absorbé par des préoccupations secondaires. Que devient l’âme dans ce jeu d’esprit ? Les Florentins n’ont-ils pas eu, vers 1600, une sorte d’esthétique semblable à la nôtre quand ils jetèrent par-dessus bord la mélodie et le contrepoint pour introniser une espèce de déclamation pathétique dont émane ce récitatif combiné, fouillé, ciselé, grouillant de vie instrumentale, en qui se résume l’art contemporain ? L’habileté dans l’arrangement, voilà surtout ce qui nous distingue. Le génie s’en est allé, mais, en revanche, le talent est à