Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/414

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littéraires, son titre de chevalier, la fureur des radicaux contre lui. D’ailleurs très timide : la compagnie, la présence d’une seule femme le fait rougir comme un adolescent. Il paraît souvent discourtois : c’est la timidité qui l’étrangle. Et pourtant chez ce jeune solitaire ennemi de la société, il y a l’étoffe d’un Sybarite. Il adore le beau dans toutes ses formes, les objets d’art, les beaux meubles (celui de son salon, nous apprend un visiteur espagnol, est en bois d’ébène incrusté d’ivoire), les étoffes précieuses, les grands salons resplendissant de lumières, les tables servies avec élégance, les enfans, la musique et les fleurs. Tout cela, il le décrit bien, avec amour et avec talent, en artiste. Les figures les moins réussies de ses livres sont les femmes, parce qu’il ne les connaît pas bien ; dans les hommes qu’il peint il met toujours quelque chose de lui. » Ces traits paraissent pris sur le vif et ce sont bien des traits d’humoriste : la vie solitaire, intérieure, à la maison ou dans les nues, l’insouci, et l’ignorance du monde, ce quelque chose de soi qu’on voit ou qu’on met partout, la logique de l’esprit dirigeant la conduite, le rire enfin, le rire tranquille provoqué par toutes les fureurs et toutes les folies du pauvre genre humain. Tel doit bien être M. Farina ; nous sommes orientés dans son œuvre.

Les lettres l’avaient pris dès l’enfance, au lycée, où il suivit les leçons d’un écrivain élégant et fécond, M. Ferdinando Bosio. Plus tard, il subit une autre influence, moins heureuse au dire des « ri-tiques, celle d’un romancier misanthrope, nommé Tarchetti, qui mourut dans ses bras. Ainsi préparé, M. Farina prit la plume et publia plusieurs romans qui firent peu de bruit : il imitait encore et cherchait sa voie. Le premier livre qui attira sur lui l’attention fut le Trésor de Donnina (il Tesoro di Donnina), qui parut en 1873, œuvre un peu touffue pour des lecteurs français : il y passait trop d’événemens, trop de figures, et à ces figures manquait encore ce que nous appelons la vie de relation. Mais parmi cette végétation un peu trop vierge, il y avait déjà des éclaircies où entrait le jour, où l’air jouait librement. Le roman s’ouvrait, dans un hospice d’aliénés, par une scène que l’auteur devait avoir vue ; des notes gaies y produisaient une musique triste. Aussitôt après commençait un de ces cliquetis d’idées qui excitent et amusent la réflexion. Un vieillard a un fils d’adoption qui ne l’aime pas ; aussi ne croit-il plus à la reconnaissance des hommes :

« Je n’y ai jamais cru, lui dit son ami le médecin, qui ajoute : La faute n’en est pas à celui qui a reçu le bienfait. — Non, mais au bienfait lui-même. — Ou au bienfaiteur. » Et, comme le vieillard ne comprend pas, le médecin continue : « Le bienfait, comme l’entendent la plupart des gens, est un capital dont on voudrait tirer