Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/426

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dans le palais des fées. — Pourvu qu’on paie la carte à la fin, » notai-je en riant. Mais Évangéline me prouvait comme deux fois deux font quatre que le dîner du traiteur nous aurait coûté beaucoup plus à la maison. Je ne pouvais que m’incliner devant sa science et la prier avec un sourire de pardonner à un gros ignorant la félicité qu’il ne méritait pas. Nous avions choisi pour modèle de notre bonheur le plus éloigné un couple de petits vieux pleins de bonne humeur et de rides. Ils venaient chaque jour au restaurant ; elle ôtait un petit chapeau qui avait l’air d’un entonnoir ; il se hâtait de le pendre à la patère par les rubans, puis ils s’asseyaient en montrant leur canitie intacte. Il fallait les voir se consulter à voix basse et longuement avant de se décider à demander le même plat, puis ils le commandaient d’un cœur léger, le voyaient venir en souriant et le mangeaient avec conviction en se félicitant du coin de l’œil, ravis du choix judicieux qu’ils avaient su faire. Quand ils sortaient bras dessus bras dessous, la gaîté s’en allait avec eux. Nous les regardions en silence et l’un de nous disait à l’autre : « Nous aussi nous donnerons un jour ce spectacle : n’ayant ni enfans ni autre embarras, nous viendrons tous les jours chez le traiteur. »

« Enfin nous nous aimions bien et nous étions persuadés tous les deux que le monde commençait et finissait avec nous. Quand nous sortions du cabaret, moi le cure-dents aux lèvres et la poitrine saillante, elle souriante et tranquille, joyeux l’un et l’autre du soleil couchant, de l’orage qui nous chassait au logis, de la neige qui nous couvrait d’hermine, nous devions être charmans à voir. Nous allions où nous voulions, qu’importait notre absence ? Pas d’enfans qui pussent rouler sur l’escalier, ou se gourmer en bons frères, ou voler une allumette à la cuisine pour mettre le feu à leurs draps. Nous marchions allègrement, des cris aigus nous font lever la tête. Est-ce un bambin, est-ce une chanteuse ? C’est un bambin, et il n’est pas à nous. Tendres mères, bénissez le ciel ; c’est lui qui vous envoie ces petits anges ! — Un peu plus loin, on rencontre un autre mioche qui fait ses premiers pas. Qu’il est bijou î II titube, trébuche à tout mouvement ; il vous vient envie de lui courir après avec un coussin pour le jeter à ses pieds avant qu’il tombe. Mais voici qu’il se plante au milieu de la rue et n’en veut plus bouger ; son père, sa mère, sa bonne s’évertuent à lui faire entendre raison, ils n’arrivent à rien. Si l’un d’eux veut le prendre par la main, le petit bonhomme pousse de tels cris qu’il éteint du coup ceux de son compagnon, le bambin du troisième étage. Les passans s’arrêtent : qu’est-il donc arrivé ? Rien d’extraordinaire, un phénomène naturel ; mais la pauvre mère est devenue toute rouge, le père effaré cherche autour de lui un abîme où s’engloutir, la bonne enlève l’enfant et