Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/427

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file droit, la petite famille presse le pas pour s’en aller, l’attroupement rit un peu et se disperse. Voilà les premières joies qu’un enfant bien élevé donne à son papa et à sa maman. « Et ce n’est rien, dit Evangéline, en comparaison de celles qu’il réserve à, leur vieillesse. — Quand il sera, poursuivis-je, à l’université de Pavie et qu’il fera la connaissance d’une certaine Mme Rose, amie des étudians, et des braves gens qui prêtent au 20 pour 100 par mois ! — Et quand, pour deux mots lancés trop fort dans un café, il ira sur le terrain avec un compagnon d’école ! — Ah ! si ce pauvre père pouvait voir dès maintenant tous les chagrins que lui promet ce morveux, il lui donnerait pour sûr du pied au… Non, il prendrait mal son temps, dis-je en y pensant mieux. — Pourquoi prendrait-il mal son temps ? » demanda Évangéline. Je ris, elle comprit, et je ris de plus belle, si fort que les passans se retournèrent pour nous regarder. Nous en entendions qui disaient : « Ce sont de nouveaux mariés, ils sont heureux. » Je me retourne à mon tour, je les regarde avec indulgence et il me prend une vive tentation de leur dire : « Oui, mes amis, c’est mon Évangéline ; il n’y a pas longtemps qu’elle est ma femme, et nous sommes heureux. »

« Dans notre égoïsme, nous nous étions choisi un compagnon, mais nous l’avions choisi avec jugement : c’était un ami discret qui chantait tous les jours notre épithalame, prenait part à nos joies sans jamais prétendre à plus que nous ne pouvions lui donner. Il s’appelait Merle, sans être positivement un merle ; ce n’était pas non plus un étourneau ni un passereau solitaire ; il chantait comme un ténor et sifflait comme un abonné. En tout cas, il vécut et mourut en portant ce nom de Merle qui ne lui appartenait pas et dont il faisait le meilleur usage. Rien ne m’ôtera de l’esprit qu’il se donna volontairement la mort pour se soustraire à un monde plein d’injustice et d’ignorance, vu que la portière, en faisant son autopsie, découvrit que le défunt avait avalé une aiguille à coudre qui lui avait percé le ventricule de part en part. La perte de ce petit être inconnu qui chaque matin nous saluait à gorge déployée, nous becquetait amoureusement les doigts et ne nous avait jamais causé le moindre déplaisir, me fit de la peine. Pendant assez longtemps, je ne pus voir une cage vide sans songer au compagnon de notre nid stérile et heureux. Il est vrai que, voyant mon Évangéline attendrie, je tâchai de la consoler en lui représentant que, grâce à la transmigration des âmes, son merle devait être pour l’heure un petit chien et peut-être, avec le temps, mériter de devenir un petit homme, fils de Mme Évangéline, femme de l’avocat Placide. L’idée était baroque, mais produisit son effet, celui de nous mettre en bonne humeur. « Pense un peu, me dit-elle une fois, si, au lieu de perdre un merle, nous