Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/429

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goûter de pareilles choses ? Nous l’espérons et, pour leur faire plaisir, nous allons encore résumer, réduire à leur usage, en le décharnant le moins possible, le dernier livre de M. Farina : il Signor Io (Monsieur Moi), C’est M. Moi qui parle :

« Il était si grand que, pour entrer par la grande arcade, dans la galerie Victor-Emmanuel, il fut obligé de se plier en deux et d’appuyer ses grosses mains sur ses genoux formidables ; il ne put se redresser que sous la coupole, mais, ayant mal pris ses mesures, il donna du front contre les vitres, qui volèrent en éclats. Puis il sortit par une arcade latérale et, arrivé sur la place Cavour, sans prendre garde à la foule qui le suivait, il jeta un regard énorme sur les toits de Milan, puis se pencha sur le groupe de jeunes acacias plantés par le conseil municipal pour ombrager les générations à venir, en prit un délicatement et le mit à sa boutonnière. — Qui était celui-là ? Le personnage de mon rêve, et mon rêve était une allégorie. Vous reconnaissez ce sentiment qui marche seul dans sa grandeur démesurée, ne regarde personne en face et ne s’inquiète pas des arbres plantés pour nos petits-fils : c’est l’égoïsme. Egoïste, moi, je ne le suis pas. J’ai peut-être beaucoup de défauts que je ne connais pas, mais, ne pouvant souffrir une grande partie de mes semblables, je sens que je me haïrais moi-même si j’étais égoïste comme eux, et il y aurait contradiction dans les termes. Je me suis étudié et je me veux du bien, je l’avoue ingénument ; dites seulement que je suis un peu vaniteux, mais égoïste ? Fi donc ! A d’autres !

« A la veille de prendre une grande détermination, je me place en face de moi-même et je sonde encore une fois mon cœur, où j’espère ne trouver aucun remords. Avant tout, qui suis-je ? Marc-Antoine Abate, professeur de philosophie en deux lycées privés ; j’ai dix lustres accomplis, je suis veuf depuis quinze ans, et j’ai, je ne sais où, une fille ingrate. Laissons ma fille ; je ne suis pas encore arrivé à n’y plus penser, mais je ne me reproche rien, on le verra plus tard. Séraphine, — je l’avais comblée de bienfaits et je lui avais donné même un beau nom : peine perdue ! — Séraphine a trahi toutes mes espérances ; elle est partie et je suis seul. Mais qu’on ne s’apitoie pas sur moi : ce n’est pas pour rien qu’un homme a enseigné pendant vingt-sept ans la philosophie. La science n’est pas de nature humaine et ne me refuse jamais les consolations qu’elle me doit. Quand je dis : « seul, » je ne comprends pas la grosse Anne-Marie, qui fait mon ménage ; elle le fait depuis vingt ans, mais à la diable ; me voyant taciturne, elle me croit affligé, et son égoïsme lui conseille de ne pas tenir compagnie à ma tristesse. Autrefois, elle faisait aussi le marché, puis s’oubliait dans la cuisine