Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/504

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indignation, avec amertume, avec mépris même, mais sans frénésie véritable, sans rage haineuse ; à la dernière strophe, l’auteur, toujours poursuivi par ses rêves de martyre, pose clairement sa candidature à l’échafaud de Sidney. Presque en même temps que la Napoléone paraissait le petit roman des Proscrits. Quelques phrases qui semblaient avoir un rapport assez proche avec certains sentimens exprimés dans l’ode éveillèrent les soupçons de l’autorité, mais cette piste fut bientôt abandonnée. Ce n’était pas l’affaire de Nodier, qui non-seulement aimait à jouer avec le danger, mais à le solliciter et à le faire naître. En cette circonstance, il alla à sa rencontre comme le somnambule marche vers le magnétiseur, et ce fut lui-même qui se dénonça par une lettre dont Sainte-Beuve a donné autrefois le texte ici même, lettre qui est un des plus curieux monumens de la folie que le sentimentalisme mélancolique est capable d’inspirer. C’était un jeu à se faire fusiller ; Nodier en fut quitte pour quelques mois de prison. Il a décrit lui-même avec vivacité cet intérieur de Sainte-Pélagie, cette société mi-partie de chouans, mi-partie de terroristes, et les rapports de fraternité que la vie commune de la prison avait établis entre ces deux groupes ennemis. Il va sans dire qu’il ressentit lui-même l’influence de celte contagion de sympathie et que, lorsqu’il fut mis en liberté, son royalisme avait reçu un vernis de jacobinisme passablement prononcé. Ne sentez-vous pas en tout cela l’ébranlement d’une âme mise hors de ses gonds par le spectacle de la révolution française ? Or cet ébranlement ne se dissipa pas avec les années, il persista chez Nodier, comme ces tremblemens nerveux qui passent en habitude après une violente impression d’effroi. C’est là ce qui donne aujourd’hui encore un vif intérêt aux écrits de sa jeunesse, qui, sans cette particularité, seraient franchement détestables. Ces écrits ont une valeur de véritables mémoires, précisément par ce qu’ils ont de défectueux et même de malsain. Le style en est certainement emphatique et les sentimens vous en peuvent sembler exagérés, mais vous n’en auriez peut-être pas jugé ainsi au lendemain des échafauds de la terreur et des fournées pour Cayenne et Sinnamary. Lisez son œuvre de début, par exemple, les Proscrits, et dites si vous n’y sentez pas la marque de cette date de 1800 où, les flots du grand déluge se retirant enfin, la France commençait à compter ses morts et à reconnaître ses mines. C’est un petit récit tout de deuil, écrit dans une prose gémissante qui en fait une’ sorte de lamentation en plain chant werthérien sur les malheurs publics et privés de la révolution. Les longues périodes s’y déroulent comme des vêtemens de veuve, les interjections plaintives y abondent, pareilles à ces larmes que le mauvais goût de la mode sculptait