Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/506

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L’influence de Werther, déjà si grande à la fin de l’ancien régime, loin de diminuer avec la révolution, s’était au contraire accrue par elle et étendue en se transformant. De ce qui n’était qu’un miroir où les jeunes âmes aimaient à chercher l’image de leurs souffrances intimes, les événemens avaient fait un livre ami et consolateur. Ce fut en toute réalité le livre mystique de cette génération si éprouvée, fille d’un siècle d’incrédulité. Comme Jésus dans l’Imitation descend près du fidèle, ainsi le héros de toute tristesse s’approcha de tous les solitaires, de tous les proscrits, de tous les malheureux, associa sa mélancolie à la leur, leur offrit le cordial de son désespoir et leur fournit un type d’imitation, un idéal vers lequel ils pouvaient tendre. Ce fut plus qu’une mode, plus qu’un engoûment, ce fut un culte, et pour Nodier ce fut une véritable religion. Dans une des lettres écrites de Giromagny pendant qu’il était contraint de se cacher, il énumère les livres qui composent sa petite bibliothèque de fugitif, Shakspeare, Montaigne, le Genera plantarum de Linné, la Messiade de Klopstock, les Psaumes, Robinson Crusoé, et termine ainsi son énumération : « Je ne te parle pas de Werther parce que je le porte toujours avec moi. » Ces mots en disent beaucoup ; le petit roman des Proscrits accentue cet enthousiasme avec bien plus de force. « Encore un ami, dit le proscrit en me présentant le volume ; c’était Werther. J’avais dix-neuf ans et je voyais Werther pour la première fois. Je lirai ton Werther, m’écriai-je. — Vois, dit-il, comme ces pages sont usées ! — Quand ma raison se fut égarée et quand je vins parcourir les montagnes, cet ami m’était resté. Je le portais sur mon cœur, je le mouillais de mes larmes, j’attachais tour à tour sur lui mes yeux et mes lèvres brûlantes ; je lisais tout haut, et il peuplait ma solitude. » Allions-nous trop loin en disant tout à l’heure que pour cette génération ce livre avait été l’équivalent de l’Imitation ?

C’est dans le Peintre de Saltzboarg, publié en 1803, que cette religion werthérienne éclata sans réticences. Là elle n’est pas seulement, comme dans les Proscrits, la musique destinée à soutenir les sentimens, elle occupe toute la place. L’imitation directe, volontaire, de parti-pris, est sensible au dernier point. C’est le même cadre que celui de Werther, la même composition générale, un journal de la vie intime dramatisé par les petits événemens de chaque journée, un long soliloque interrompu par les scènes de la vie familière et les menus incidens de la solitude. L’enthousiasme de l’auteur est si grand qu’un seul Werther ne lui a pas suffi ; il y en a jusqu’à trois dans ce roman, et dans ces trois il faut compter le personnage du mari. Vous figurez-vous le sage Albert du livre de Goethe partageant et dépassant la folie de son ami ? Voilà bien un exemple de l’excès inévitable que toute imitation, même heureuse, traîne après elle. A cette époque, il ne suffit plus