Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/588

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fidèle de la peinture d’histoire. Dans le Débarquement à Villefranche de Catherine d’Autriche, tout brille et tout resplendit sous un ciel éclatant : galères aux sculptures dorées, étendards déployés, somptueux costumes de brocart et de satin, dont les vives couleurs se reflètent dans la mer étincelante, qu’elles diaprent de mille feux.

Il manque, cette année, la Prise de la Bastille obligée ; pourtant la révolution est encore en honneur. M. Aubert nous apprend dans ses Noyades de Nantes, — détail qui a bien son importance, — que les séides de Carrier avaient l’attention infâme de conduire nues, à travers la foule, les jeunes filles qu’ils allaient jeter dans les trop fameuses barques à soupape. Les Derniers Montagnards, de M. Ronot, meurent d’une manière bien théâtrale. Ils posent pour la postérité, et aussi pour les visiteurs du Salon. M. Loudet a peint cette scène de Charlotte Corday où discourent Marat, Robespierre et Danton. Il est permis de ne pas admirer ces hommes ni même le drame de Ponsard, mais non de caricaturer ainsi ces tragiques figures.

Un historien raconte que le général Brune, déjeunant un jour chez Camille Desmoulins, l’avertit des dangers qui le menaçaient. Camille ne faisait que rire de ces propos, encouragé par Lucile, pour qui la vie s’ouvrait pleine d’espérance et d’amour. C’est cette scène qu’a représentée M. François Flameng. Les trois convives sont assis autour de la table qu’une jeune servante s’occupe à desservir. Lucile, vêtue d’une robe rose, sa jolie tête vue en profil perdu, regarde son mari. Brune est derrière la jeune femme. A droite, Camille fait sauter son petit enfant entre ses bras, prononçant gaîment ces paroles, — en latin, selon l’usage du temps : — « Mangeons et buvons, car nous mourrons demain. » Mais Camille ne sentait pas la mort si près de lui. Autrement il eût eu le cœur moins ferme. On sait que de toutes les victimes de la révolution, royalistes ou républicains, seuls Camille Desmoulins et Mme Dubarry ne furent point stoïques devant l’échafaud. Pourquoi M. Flameng a-t-il donné à Camille, qui mourut à trente-deux ans, presque la tête d’un vieillard ? Le général Brune, dont la face est fermement modelée, paraît aussi trop âgé. Ce n’est point un homme de trente et un ans. Lucile et la jolie servante ont en revanche tout l’éclat de la jeunesse. Le blanc de la nappe est peint dans une tonalité très juste. Mais pour les rideaux qui garnissent la fenêtre, on ne peut admettre que ce soit de la mousseline ou de la guipure. On dirait plutôt des vitres passées au blanc d’Espagne. A cette critique près, nous reconnaissons les progrès de M. Flameng. Sa touche perd de sa sécheresse, et sa couleur abandonnant les tons crayeux prend de la finesse et du charme.