Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/638

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substances tombent sous l’expérience ; elles sont immédiatement observables. C’est ce qui est hors de doute pour le moi, du moins pour les spiritualistes : c’est ce qui est beaucoup plus douteux pour les substances externes et ce qui doit être directement établi pour que le système puisse se maintenir. Pour y arriver, il faut une analyse de la perception extérieure. Nous sommes ici au cœur de la doctrine, et nous touchons à la partie la plus forte et la plus personnelle de l’ouvrage. Quelque opinion qu’on puisse avoir sur les conclusions, la théorie de l’auteur n’en doit pas moins être signalée comme ce qui a été tenté de plus sérieux depuis Reid au point de vue du réalisme et même, tout système à part, les analyses suivantes ont encore en elles-mêmes un véritable intérêt et une sérieuse valeur.


II

Quoique M. l’abbé de Broglie reprenne pour son propre compte l’œuvre de Reid et de Royer-Collard, à savoir la justification du sens commun dans la théorie de la perception extérieure, ce n’est pas qu’il ne reconnaisse ce qu’il y avait d’incomplet et de superficiel dans la théorie écossaise. Il accorde que ces deux philosophes n’avaient pas tenu compte « des corrections et des limitations que peuvent et doivent subir les notions du bon sens pour s’adapter au progrès général de la connaissance humaine. » Plus particulièrement encore, il reproche à Reid d’avoir « non-seulement négligé, mais formellement nié le rôle des sensations comme signes des corps réels et comme moyens de perception ; » reproche qui, à vrai dire, nous paraît injuste, car c’est Reid lui-même qui, précisément, a le plus insisté sur ce caractère de signes, en instituant une comparaison détaillée entre la perception des sens et le témoignage des hommes [1].

L’auteur prend pour accordé que le sens commun croit à la réalité objective de l’étendue. Mais il y a deux sortes d’étendue : une étendue qui contient les corps et qui pourrait être vide si les corps disparaissaient, c’est ce qu’on appelle l’espace ; et une étendue qui est la propriété des corps, qui les suit dans leurs mouvemens

  1. Voyez Reid (trad. Jouffroy, t. II, p. 309, ch. VI, sect. XXI) : « Nous avons appelé nos sensations les signes des objets extérieurs… » — « L’esprit passe naturellement dans la perception extérieure ; du signe naturel à la conception de la chose signifiée. » — La section XXIV, p. 341, a pour titre : « De l’analogie qui existe entre la perception et la confiance que nous accordons au témoignage des hommes. » — « Les signes, dans la perception primitive, sont des sensations… La nature a établi une connexion réelle entre les signes et les choses signifiées. » (Voir tout le chapitre. )