Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/644

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accorder au sens commun que, quand je vois un cheval blanc, la blancheur n’est que dans mon œil et que ce qui produit cette blancheur n’a aucun rapport avec elle, c’est certainement lui faire violence à peu près autant que ceux qui soutiennent la subjectivité de l’étendue ou tout au moins celle de l’espace ; car le sens commun pense très peu à l’espace ; mais il voit continuellement des couleurs en dehors du sens de la vue, et il les place où il les voit. Dire que cette illusion a un fondement réel, c’est très bien parler ; mais ceux qui croient à l’étendue subjective ne disent pas que la croyance contraire n’a pas de fondement réel, et il pourrait bien y avoir parité entre les deux cas. Sans doute la théorie scientifique de la lumière et des couleurs suppose précisément la réalité de l’étendue parce qu’elle a pour objet d’expliquer l’apparence lumineuse par des phénomènes purement mécaniques et géométriques qui se passent dans l’étendue et supposent une substance étendue ; mais, puisque la science peut passer des apparences lumineuses à des mouvemens qui n’ont rien de lumineux, pourquoi la métaphysique (en supposant qu’elle ait ses raisons comme la science a les siennes) ne passerait-elle pas de l’étendu à l’inétendu ?

Quoi qu’il en soit, l’auteur donne de bonnes et de solides raisons en faveur de la réalité des corps. Tous les hommes voient et touchent à la fois les mêmes corps. S’ils n’étaient, comme la couleur, que des apparences, chacun ne percevrait que son propre univers, sans communiquer avec l’univers d’autrui ; il faut un fondement réel à cette communauté d’univers. Ce qui est objectif disparaît quand nous n’y pensons plus ; quand nous. fermons les yeux, les couleurs apparentes cessent d’exister. S’il en était de même des corps réels et tangibles, les corps n’existeraient que lorsque nous les voyons ou que nous les touchons ; il faudrait dire avec Schopenhauer que, lorsque je ferme les yeux, le soleil cesse d’exister ; il n’y aurait pas eu de monde avant qu’il y eut d’homme ; mais alors d’où vient l’homme ? Toute cette argumentation nous paraît solide et judicieuse ; mais il nous semble qu’elle démontre seulement qu’il y a en soi quelque chose d’objectif qui résiste invinciblement à une suppression absolue, mais non pas que la manière dont ce quelque chose nous apparaît soit aussi objective que la chose elle-même. Ainsi celui qui soutient l’étendue subjective ne dit pas du tout que le soleil cesse d’exister quand en ferme les yeux ; cela n’est vrai que de son apparence, et comment même pourrait-on le nier ? car ce que je perçois du soleil n’est bien qu’une apparence, puisque je ne le vois grand que comme un plat ou un bouclier, tandis que sa grandeur réelle ne peut être embrassée par ma vue ni même par mon imagination. La preuve de l’objectivité n’est donc pas la même chose que