Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/649

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système est certainement plus idéaliste que celui de Reid ; il admet qu’une partie au moins de nos perceptions sont subjectives, que les unes n’atteignent que des apparences, tandis que les autres vont jusqu’aux réalités. Mais, selon nous, il ne va pas assez loin dans ce sens ; il n’accorde pas assez à l’idéalisme, et, par là même, il laisse prise au retour offensif de la doctrine combattue. Pour nous, la réalité de l’objectif est hors de doute. Il y a des choses en soi, mais ces choses en soi ne nous sont connues que selon le mode de notre sensibilité. Nous faisons, comme l’abbé de Broglie, la part de l’apparence et du réel, mais nous la faisons autrement ; il n’y a pas pour nous des sens de l’apparence et des sens de la réalité : dans chacun de nos sens nous trouvons de l’apparent et du réel, le réel étant à la fois caché et manifesté par l’apparent.

Par toutes ces raisons, nous tenons la réalité objective comme absolument certaine et l’hypothèse idéaliste comme gratuite si elle veut s’affirmer d’une manière absolue. Elle n’a de valeur que grâce à une équivoque, en confondant l’objectivité avec la matérialité. Il peut y avoir des objections contre la matière en tant que matière, et l’on peut croire avec Descartes que l’existence du corps est bien moins évidente que celle de l’esprit ; mais, matière ou non, analogue ou non à l’esprit, l’objet existe à n’en pas douter. Pour le supprimer, il faut grossir et enfler la notion du sujet jusqu’à ce qu’il vienne à signifier son propre contraire.

Mais, une fois l’objectivité accordée, nous nous retournons à notre tour contre le réalisme, et nous lui demandons comment il peut prouver que la représentation de l’objet est semblable à l’objet lui-même. Ce qui est objectif, c’est l’existence de l’objet ; ce qui est subjectif, c’est la représentation que nous nous en faisons.

On l’accorde sans hésiter pour ce qui est de la représentation des apparences, pour le son et pour la lumière. Il est impossible en effet de supposer que les choses sont telles qu’elles nous apparaissent, lorsqu’on les voit varier sans cesse suivant mille conditions différentes, lorsqu’on les voit liées si étroitement à l’état de nos organes et se modifier avec cet état. Sans doute elles sont liées à quelque chose d’objectif, puisque les sensations lumineuses supposent au moins l’œil et le nerf optique, les sensations auditives l’oreille et le nerf acoustique. Mais ni la sensation lumineuse ne nous fait connaître l’œil, ni la sensation auditive ne nous fait connaître l’oreille. Si nous ne savions pas déjà, et par d’autres moyens, que nous avons des yeux et des oreilles, nous ne l’apprendrions pas par là. Quant aux sons et aux couleurs du dehors, quelle que soit leur cause externe, il faut évidemment, pour qu’elles apparaissent, un esprit auquel elles apparaissent. Si personne n’entend de son, la