Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/654

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vicieux. Nous savons bien que ce n’est pas l’organe qui sent, mais l’âme ; nous ne faisons pas cette confusion ; mais l’âme ne sent que par l’organe, à travers l’organe : l’organe conditionne la perception ; il en modifie les lois ; bien plus, il en constitue l’essence. La pensée pure ne peut voir la lumière ni saisir un relief : or la pensée pure est la seule faculté qui puisse voir les choses en soi. Ou bien il faut admettre que Dieu a des sens, c’est-à-dire un corps, pour percevoir les corps, ou il faut admettre que la vraie intuition des corps ne se fait pas par la vue et par le toucher, que, par conséquent, ce sont là des modes subjectifs et relatifs de connaître, des relations de choses finies à chose finie, de pures représentations.

Est-ce à dire que ce soient des rêves, de pures illusions du moi ? Non sans doute ; le mouvement du soleil n’est pas un rêve, une simple modification du moi, quoiqu’il ne soit qu’une représentation subjective. Il y a quelque chose qui se meut, seulement ce n’est pas le soleil, c’est la terre. Tous les mouvemens que nous percevons sont apparens ; cependant ce ne sont pas de simples apparences, car ils correspondent à des mouvemens réels. Les mouvemens apparens sont les signes des mouvemens réels, et l’on n’aurait jamais connu les mouvemens réels si l’on ne connaissait pas les mouvemens apparens. A la vérité, dans cet exemple, on va du même au même, du semblable au semblable ; les mouvemens réels sont des mouvemens aussi bien que les mouvemens apparens ; les places apparentes supposent des places réelles ; des figures apparentes supposent des figures réelles : ce que nous ne voyons pas est semblable à ce que nous voyons. Il n’en est pas de même lorsque nous passons des dernières représentations sensibles des choses à leurs causes métaphysiques ; nous ne pouvons plus aller du même au même ; nous devons admettre qu’il y a une réalité, car d’où les apparences sortiraient-elles ? Mais cette réalité nous est inaccessible en elle-même, car il faudrait être elle-même pour l’apercevoir telle qu’elle est.

Une telle conception, nous dira-t-on, n’est autre chose que le système de Kant ; ce n’est plus là du dogmatisme et du réalisme : c’est de l’idéalisme et du subjectivisme. Il n’en est rien : l’idéalisme ici ne concerne que l’apparence ; le réalisme est le fond. Pour Kant, au contraire, non-seulement les choses sont inaccessibles en soi, mais elles n’ont aucune espèce de rapport avec les phénomènes ; elles subissent les lois, non des choses qui les produisent, mais de l’esprit qui les contemple. Kant ne considère donc les choses qu’en tant qu’elles nous apparaissent et non pas en tant qu’elles manifestent. Mais les deux points de vue doivent se confondre dans le phénomène : par son rapport avec l’esprit qui le perçoit, il est une apparition ; par