Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/683

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d’irréconciliable inimitié. Elles se sont ravisées, elles ne songent plus qu’à rapprocher Londres de Paris, elles s’appliquent à communiquer plus facilement l’une avec l’autre. Qui pourra troubler à l’avenir leur accord, leur entente fraternelle ? Plus les communications deviennent faciles, plus les préjugés s’effacent et les haines s’apaisent. Avant peu les trompettes auront sonné leurs dernières fanfares, et la guerre, l’horrible guerre, aura disparu de ce monde. » Ces enthousiastes vont un peu trop vite en affaires. Plaise au ciel que leurs prédictions s’accomplissent ! Mais nous n’osons trop y compter. Sans doute le commerce et la science adoucissent les mœurs, et les peuples gagnent à se rapprocher, à se mieux connaître ; mais quoi qu’on fasse, il y aura dans le monde des sujets de jalousie et des jaloux. Les nations auront beau se civiliser, l’homme ne dépouillera pas son naturel, il demeurera toujours un animal de proie et de rapine. Si inventifs que soient les ingénieurs, ils ne parviendront point à supprimer les passions, et il ne suffit pas de percer un tunnel pour changer le cœur humain. M. de Cavour disait un jour : « On ne peut nier que l’humanité, dans l’ensemble, n’ait progressé ; quant à ce coquin d’homme, il sera toujours le même. »

Pour qu’une entreprise internationale soit menée à bonne fin, ce n’est pas assez que les actionnaires et les ingénieurs en aient le plus pressant désir, il faut encore que les gouvernemens intéressés y consentent et y prêtent les mains. En ce qui concerne le tunnel sous-marin, ce n’est pas du gouvernement français que viendront les objections, les chicanes, les exceptions dilatoires, les empêchemens. La France ne soupçonne pas facilement le mal, son insouciance ne prévoit pas les malheurs de loin. Elle ne craint pas que les Anglais se servent jamais du tunnel pour accomplir quelque scélérate manœuvre, qu’ils en fassent un instrument de guerre ou d’invasion. Elle a oublié depuis longtemps qu’au lendemain de la bataille de Crécy, ils bloquèrent Calais avec plus de sept cents navires, qu’après un siège mémorable ils s’en emparèrent, qu’ils eurent soin d’expulser tous ses habitans, qu’ils retinrent cette ville sous leur domination durant deux siècles, qu’elle devint à la fois une de leurs places d’armes et l’entrepôt de leur commerce avec les Pays-Bas et l’Allemagne. Qui donc en France pense encore à la bataille de Crécy ? Il faut qu’une mouche nous pique bien fort et que nous soyons de bien mauvaise humeur pour nous souvenir de Waterloo. En Angleterre, les choses ne se passent pas comme en France. Les deux nations sont sujettes à avoir leurs nerfs, mais ce n’est pas de la même façon. Ce qui affole parfois les nerfs français, c’est l’espérance ou la colère. Quand les Anglais déraisonnent, c’est le spleen qui en est cause. Dans leurs mauvais jours, ils ont le goût de broyer inutilement du noir, ils se complaisent aux