Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/705

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pour faire vivre ses enfans, qu’elle vécût enfermée dans une dignité de veuve : apparemment elle réjouirait davantage les regards des anges, elle offrirait au philosophe un type d’âme plus pur. Quel était cependant l’intérêt de la société ? A coup sûr, c’était qu’elle épousât Caverlet. L’auteur de Gabrielle, j’imagine, n’est pas suspect d’indulgence pour la galanterie, même passionnée. Mais quel rapport a l’amour de Caverlet pour Henriette avec la galanterie d’aucune espèce ? L’aime-t-il, comme le duc de Beaulieu aime Valentine dans les Deux Sœurs, le drame si curieux et, en certains points, si fort d’Emile de Girardin, — « comme l’homme du monde aime la femme du monde qui s’est emparée de son imagination ? » L’aime-t-il comme le vicomte de Boisgomineux aime la Petite Marquise, dans cette version ironique des Deux Sœurs qui restera peut-être le chef-d’œuvre de MM. Meilhac et Halévy ? L’aime-t-il comme Julien aime Gabrielle, avec cette sincérité qui se paie elle-même de sophismes et durerait ce que dure l’ardeur d’un jeune sang ? Non, non, Caverlet aime Henriette avec gravité, avec tendresse, avec force. Il l’aime en homme tout simplement, et non en homme du monde, ni en jeune premier. S’il l’eût trouvée dans la situation heureuse où se trouve Gabrielle, ou seulement dans une situation digne et tolérable, il ne se fût pas détourné d’elle et ne l’eût pas fuie dans un exil romanesque, mais je garantis qu’il ne l’eût pas détournée de son devoir ; il l’eût soutenue simplement d’un héroïque amour. Cette dure entreprise lui a été épargnée : lui aussi n’a eu qu’à remplir sa tache d’homme, sans vouloir « faire l’ange. » Il a trouvé Henriette libre de par l’indignité de son mari : en échange de cette liberté d’occasion, il lui a engagé sa liberté neuve. Elle est sa femme « devant Dieu, » c’est lui qui le déclare ; de ce déiste genevois la formule n’est pas vaine. Qui donc veut ordonner au nom de la société que ces deux êtres se retirent, l’un à droite, l’autre à gauche, de la scène de la vie ? Ensemble, ils peuvent faire encore de bonne besogne humaine ; ils peuvent élever ces enfans mieux que ne ferait la mère seule. Séparés, ils témoigneraient plus hautement de la force de la volonté, de la puissance de l’idéal ? D’accord ; mais s’ils ne sentent pas cette vocation extraordinaire ? Pourquoi les forcer, par une contrainte légale, d’abandonner ce qui leur reste de bonheur naturel possible ? J’ai tort de dire : pourquoi ; — comment les y forcer ? La société n’a plus à leur proposer le choix entre le ciel et la terre : ce n’est ni un ange ni une sainte, nous le savons de reste ; ils ont choisi la terre : le mieux pour la société n’est-il pas de la leur rendre habitable ? Voilà justement tout ce que l’auteur demande, et poser ainsi le problème, c’est du même coup le résoudre.

A vrai dire, le surprenant serait que M. Augier l’eût posé autrement. Ce vigoureux esprit est de caractère français. Sa morale comme son art, ses idées et ses jugemens comme ses procédés de composition et de style sont exempts de fantaisie et tout pleins de raison : par là, dans