Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/734

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n’eut d’autre suite que le début d’un conte vampirique, mais qui, dû côté de mistress Shelley, eut pour résultat le remarquable roman de Frankenstein ? Et puisque nous venons de prononcer le nom de lord Byron, êtes-vous bien sûr que ses Corsaire, ses Lara et ses Manfred ne doivent rien aux bandits et aux châtelains mystérieux de cette funèbre littérature ? Une si longue durée et une influence si étendue doivent avoir eu une cause. Elles en ont eu une en effet et d’une importance qu’on n’a pas encore remarquée. C’est que ce fantastique avec ses châteaux où s’accomplissent des mystères d’iniquité, ses souterrains receleurs de secrets qui haïssent le jour, ses histoires de tyrans féodaux à l’affût du crime ou en proie aux terreurs du remords, ses bandits effrontément révoltés contre toute loi sociale, ses scènes d’auto-da-fé, ses moines sacrilèges et ses nonnes damnées, était essentiellement révolutionnaire, et s’accordait merveilleusement avec les passions qui avaient emporté l’ancienne société et s’opposaient à son retour. Les partis ne sont pas composés de grands esprits, mais d’hommes de passion, et qui donc dans le commun du camp révolutionnaire pouvait ne pas se plaire à une littérature qui justifiait ses haines par les jouissances mêmes d’effroi qu’elle lui donnait ? Ce fantastique lugubre commençait à décliner à l’époque où Nodier publia ses premiers essais en ce genre, et en face se dressait un autre fantastique plus varié, plus poétique, et en tout conforme à l’esprit de la société européenne qui avait vaincu avec la sainte-alliance. Le passé avait enfin triomphé du présent, et sous l’empire de ce triomphe il se plaisait à multiplier de beaux miroirs de lui-même où les victorieux du moment aimaient à se reconnaître sous les traits qu’il leur présentait des hommes d’autrefois. Cette antique société tout à l’heure si bafouée, si calomniée, si haïe, était redevenue le bon vieux temps, une terre de féerie pour l’imagination, un éden perdu, objet de regrets pour la rêverie mélancolique. Sous le soleil d’une prospérité passagère, tout ce qui restait des choses d’autrefois se mit à ressusciter et à refleurir, et comme ce qui restait n’était que grâce et poésie, pieuses traditions, touchantes légendes, chevaleresques histoires, naïves superstitions, ce fut dans toute l’Europe un enchantement dont l’écho s’est prolongé jusqu’à nous, et que les ennemis même de ce retour au passé partagèrent. C’était l’époque où Walter Scott redonnait la vie au moyen âge et présentait l’image de la seule société survivante du monde disparu, où Manzoni ressuscitait l’Italie catholique et féodale, où les romantiques allemands racontaient les merveilleuses histoires qui ont rendu célèbres les noms de Lamotte-Fouqué, de Chamisso, de Brentano, d’Arnim, de Novalis et d’Hofmann. Placé au confluent de ces deux genres de fantastique, Nodier