Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/746

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présenter les fous comme l’élite du genre humain. Un médecin qui eut naguère une notoriété disait, par excès de matérialisme, que le génie équivalait à la folie ; Nodier, par excès de spiritualisme, dit que la folie est le point culminant du génie. En doutez-vous ? passez ses contes en revue. Voici Baptiste Montauban, le fou mélancolique, dont la tendresse a des profondeurs et des délicatesses inconnues aux cœurs des gens en santé. Voici Jean-François les bas bleus, le fou scientifique qui raisonne avec tant d’éloquence sur les mystères des cieux. Voici Lydie, dont l’âme a été brisée par la perte d’un mari adoré et que la folie ravit toutes les nuits dans un ciel de la découverte de Nodier, sorte de narthex du monde invisible, où les morts ressuscites attendent l’heure de la réunion avec Dieu. Voici Franciscus Columna, dont la folie a fait un représentant accompli de l’amour mystique ; jamais Platon ni Pétrarque n’eurent de disciple plus intelligent ni de sectateur plus croyant. N’est-ce pas aussi la folie qui, dans Inès de las Sierras, est le principe à la fois du fantastique du conte et du talent d’artiste de l’héroïne ? Mais là où cette sympathie s’est épanchée tout à l’aise, c’est dans la longue et ingénieuse fantaisie de la Fée aux miettes. L’œuvre est une des plus remarquables de Nodier. Le plan, qui en était de difficile exécution, a été suivi jusqu’au bout avec une dextérité merveilleuse, et l’enchaînement des rêves du fou qui raconte ce qu’il croit son histoire a été présenté avec cette logique à la fois décousue et sophistique, si souvent faite pour embarrasser, qui est propre à la folie. Cette lumière spectrale, c’est-à-dire à la fois vive, sèche et sans joie, qui enveloppe les visions de la démence, y éclaire des scènes d’un comique grimaçant dignes d’Hoffmann, comme la transformation du bouledogue en la personne du baronet sir Japp Muzzleburn, ou d’une verve satirique fantasque où Rabelais aurait reconnu un de ses lecteurs assidus, comme la scène de la cour d’assises. Malgré tout le mérite de ces effets d’un art ingénieux, l’intérêt du livre n’est pas là cependant ; il est dans l’assimilation évidente que l’auteur établit entre les phénomènes de la folie et les lois mêmes de l’imagination, et dans l’espèce de poétique qu’il en tire. O poète, dit très clairement Nodier, pourquoi mépriserais-tu mon lunatique Michel ? La seule différence qu’il y ait entre toi et lui, — et elle est toute à son avantage, — c’est qu’il poursuit d’un cœur ardent et avec une foi parfaite ce que tu poursuis d’un cœur sceptique et par nombre de ruses qui témoignent de ta défiance. Les plus merveilleuses de tes inventions que sont-elles de plus à l’origine que cette pauvre mendiante de Granville à la fois si vieille et si jeune, qui sait l’art des métamorphoses, et sous ses haillons et ses rides cache la royale parure et l’immortelle beauté de Belkiss, reine de Saba,