Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/791

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trois années, toutes les pages du roman passèrent une à une sous les yeux de Bouilhet et subirent son impeccable critique. Le livre fut allégé ; rien d’essentiel n’y fut modifié, et il est devenu le chef-d’œuvre que l’on sait. La Revue de Paris le publia en six numéros, du 1er octobre au 15 décembre 1856. Ce que je vais raconter est de l’histoire ancienne, — heureusement. Dès que les premiers chapitres eurent paru, les abonnés s’insurgèrent ; on criait au scandale, à l’immoralité. On nous écrivait des lettres d’une politesse douteuse ; on nous accusait de calomnier la France et de l’avilir aux yeux de l’étranger. — Quoi ! il y a des femmes pareilles ! des femmes qui trompent leur mari, qui font des dettes, qui ont des rendez-vous dans des jardins et qui vont dans des auberges ! Mais c’est impossible ! Quoi ! en France, dans notre belle France, en province, là où les mœurs sont si pures ! Est-ce pour nuire au gouvernement que nous imprimons de telles choses ? en ce cas notre haine nous aveugle et nous devenons criminels à force d’injustice. — Je n’y comprenais rien ; je montrais les lettres à Flaubert, qui disait : « Tous ces gens-là sont fous. » Cependant le soulèvement était tel que, sans être plus ému qu’il ne convenait, je cherchais à l’expliquer. Ce livre, par sa conception et son exécution, sortait tellement des données admises et de la confection ordinaire des romans, qu’il choqua bien des esprits routiniers accoutumés aux lectures douceâtres qui leur sont chères. En dehors de cette cause générale, il y avait une cause particulière, qui est à la gloire de l’auteur. Il avait poussé l’analyse si loin, que son analyse ressemblait à une autopsie. Elle en avait la valeur et l’aspect. Dans un peuple comme le nôtre, où les gens les moins délicats se piquent de délicatesse, où les balayeurs des rues disent qu’il faut une religion pour le peuple, ou les dévergondées parlent le langage des prudes, où la parole seule est coupable tandis que l’action ne l’est pas, la vigueur des tableaux de Madame Bovary parut non pas inconvenante, mais indécente. Les lecteurs qui savent lire, — ils sont rares, — admirèrent la vigueur du style et la logique des déductions ; les lecteurs qui ne savent pas lire, — ils se nomment légion, — laissaient tomber le livre de dégoût parce qu’un des personnages a du crottin de cheval à ses bottes. Au début de ces colères, j’ai soutenu d’âpres discussions ; à mes raisonnemens, à mes démonstrations, on répliquait : Tarte à la crème ! Quand je disais : C’est un chef-d’œuvre, on me répondait : Vous défendez votre ami, ce sentiment vous honore. Je finis par tourner le dos et me boucher les oreilles.

Le procédé littéraire de Flaubert déroutait tout le monde et même plus d’un lettré. Ce procédé est cependant simple ; c’est par l’accumulation, par la superposition et la précision des détails