Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/793

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dénoncée comme portant outrage aux bonnes mœurs et à la religion. Dès les premiers jours de novembre, un de mes amis qui, par sa situation, connaissait assez bien ce que l’on appelle « les hautes régions du pouvoir, » vint me trouver et m’annonça que nous allions être poursuivis en police correctionnelle. J’eus un haut-le-corps. Les détails qui me furent donnés étaient tels que le doute n’était pas permis. La Revue de Paris était surveillée de très près : quoiqu’elle fût pourvue d’un cautionnement, elle ne s’occupait jamais de politique ; mais, des professeurs démissionnaires après le 2 décembre, mais d’anciens ministres de la seconde république y collaboraient, et cela suffisait pour donner au décret du 17 février la fantaisie de nous appliquer quelques-uns de ses articles. Nous avions déjà reçu plusieurs avertissemens ; une condamnation nous pouvait supprimer. Outrage à la morale publique : c’était une triste épitaphe à mettre sur le tombeau d’un recueil littéraire, et il ne nous plaisait pas d’en supporter l’humiliation : périr de mort violente, soit ; mais avoir l’air de mourir sur le grabat d’un hôpital mal famé, non. Il fallait aller au-devant d’une telle poursuite et, s’il était possible, lui enlever sa raison d’être. Un seul moyen s’offrait à nous : lire attentivement les chapitres que nous avions encore à publier, et en supprimer, de concert avec l’auteur, les passages qui nous paraîtraient offrir, non pas un danger, mais l’apparence d’un danger. Lorsque nous eûmes arrêté les suppressions qui nous semblaient nécessaires, j’allai voir Flaubert, persuadé qu’il comprendrait le motif d’une exigence qui n’était point dans nos habitudes et qu’il nous aiderait à détourner le péril dont nous étions menacés. Il fut inflexible. Il était bon cependant, d’une bonté indulgente et féconde ; mais ce qu’il nommait : « l’art » lui apparaissait comme un dieu jaloux auquel nul sacrifice ne doit être marchandé. Pendant toute sa vie, il fut un mystique littéraire, prêt au martyre pour confesser la divinité qu’il adorait. Il ne comprenait pas que l’on pût reculer devant la persécution, parce que jamais il n’aurait fait la plus légère concession, pour s’y soustraire lui-même. C’est sur ce seul sentiment, honorable entre tous pour un artiste, que s’appuya sa résistance, qui fut invincible. Pour porter secours à ceux qu’il aimait, il se serait ruiné de bon cœur, — il l’a prouvé ; — mais plutôt que de modifier une phrase longuement méditée et définitivement formée, il eût brisé ses relations les plus chères. A tout ce que je pus lui dire il répondit : « Je m’en moque ; si mon roman exaspère les bourgeois, je m’en moque ; si l’on nous envoie en police correctionnelle, je m’en moque ; si la Revue est supprimée, je m’en moque ; vous n’aviez qu’à ne pas accepter la Bovary ; vous l’avez prise, tant pis pour vous ; vous la publierez telle quelle ; je m’oppose à toute suppression. » J’insistai. Longuement, avec des digressions et sans que je l’aie interrompu une fois,