Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/795

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par des lignes de points et, comme pour Madame Bovary, on a jugé prudent de faire des coupures, quoique la « vindicte publique » soit aussi endormie aujourd’hui qu’elle était éveillée il y vingt-cinq ans. Là où il est, le pauvre Gustave a dû tressaillir, s’indigner et accuser encore ce siècle d’avoir « la haine de la littérature. »

Tout semblait apaisé, il n’était plus question de poursuites judiciaires, ni de rigueurs administratives, lorsqu’une imprudence vint donner corps aux accusations lancées contre nous. Irréfléchi et de prime saut, comme la plupart des nerveux, Flaubert avait compulsé la collection de la Revue de Paris, y avait relevé les phrases scabreuses, les situations délicates ; il avait réuni ainsi un dossier qu’il remit à un chroniqueur dont il avait récemment fait la connaissance. Le chroniqueur fit un article, cita les passages recueillis, me fit l’honneur d’imprimer une phrase de moi. en majuscules et demanda comment des écrivains si hardis pour eux-mêmes devenaient si pudibonds pour les autres. L’article fut remarqué : il prouvait que nous passions notre temps à outrager les bonnes mœurs, et le pouvoir comprit que l’on devait en finir avec les perturbateurs de la moralité publique. L’article, porté aux Tuileries, — je pourrais dire par qui, — fut envoyé au ministre de l’intérieur ; de là au ministre de la justice et enfin au procureur-général. Le roman de Flaubert fut épluché mot à mot ; avec un peu de bonne volonté et beaucoup de mauvais vouloir on y découvrit toute sorte de méfaits tombant sous l’application des lois : Gustave Flaubert, Laurent-Pichat, l’imprimeur A. Pillet, étaient traduits en police correctionnelle : « Outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs, » délits prévus par les articles 1 et 2 de la loi du 17 mai 1819 et 59 et 60 du code pénal.

Le 31 janvier 1857, Gustave Flaubert, l’auteur de Madame Bovary, le fils du docteur Flaubert, qui fut un des grands chirurgiens du siècle, s’assit sur les bancs de la sixième chambre, là où prennent place les voleurs, les rouleurs de barrière, les filles insoumises, les souteneurs et les escrocs. La citation ne m’ayant pas visé, j’étais parmi les spectateurs ; la comédie eut du succès. Pour le tribunal accoutumé à ne juger que des vilenies, une cause exclusivement littéraire où Me Senard portait la parole pour le fils d’un de ses vieux amis était un régal affriolant. Le président, M. Dubarle, était un homme d’esprit, lettré, manifestement disposé en faveur des gens de bien qui comparaissaient devant lui et ne réprimant pas trop ses sourires, lorsque l’avocat faisait des allusions dont la transparence n’avait rien d’obscur. L’avocat impérial chargé de tonner contre nous au nom de la société outragée était un homme encore jeune ; on nous en avait parlé avec éloges, et son éloquence était appréciée. Quelques raffinés du beau langage étaient venus l’écouter, et