Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/804

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Je restai deux mois à Venise ; pour rentrer en France, je pris le chemin des écoliers, par Padoue, Ferrare, Bologne, Florence, Pise, la Spezzia, Gênes, Turin et le Mont-Cenis. A cette époque, l’Italie, morcelée encore et fléchie devant ses principicules vassalisés par l’Autriche, était très intéressante à étudier. Calme à la surface, indolente et comme endormie à l’ombre des pins-parasol, elle dissimulait avec son astuce ordinaire le frémissement dont elle était agitée. Elle semblait avoir déserté toute politique et ne s’occuper que d’art ; la musique la passionnait ; elle avait adopté Verdi, elle l’acclamait en toute circonstance ; dans les villes soumises au roi de Naples, au pape, aux grands-ducs, à l’Autriche, sur toutes les murailles on lisait : Evviva Verdi ! Cette popularité du maestro était une façon de s’entendre ; Evviva Verdi ! était un mot d’ordre qu’il fallait lire : Evviva Vittorio Emmanuele Re D’Italia ! Les sociétés secrètes étaient en permanence, le Piémont était lieu de refuge pour les conspirateurs ; comme au temps de Charles II, Ruy Blas aurait pu dire :

 : La Savoie et son duc sont pleins de précipices.

Un soir, je me promenais à Florence sur la place du Grand-Duc en compagnie d’un officier florentin. La nuit était belle, et, comme une gerbe d’or, la comète s’épanouissait au milieu des étoiles. Nous nous étions arrêtés devant la Loggia ; je regardais l’Enlèvement des Sabines par Jean de Bologne, le Persée de Benvenuto Cellini, la Judith de Donatello ; aux lueurs vacillantes du gaz, les statues ressemblaient à des fantômes ; sur la façade du palais, le David de Michel-Ange se détachait en blancheur. L’officier me dit : « Ce sont des emblèmes. Comme David, nous renverserons le géant philistin. Voyez ; dans le Persée ne reconnaissez-vous pas Naples qui vient de décapiter la monarchie de Ferdinando Bomba ? Judith, c’est Venise qui tient en main la tête de l’Holopherne d’Autriche ; le Romain qui emporte sa Sabine, c’est le peuple italien saisissant enfin son indépendance, sa liberté ! « Plusieurs fois il répéta : « La fille des dieux, la blanche liberté. » Puis, me montrant du doigt la comète, il ajouta : « Regardez le signe qui est dans le ciel ; les temps sont proches et de grands changemens vont survenir ! »

Un an après, nous étions à Palestro, à Magenta, à Solferino, et nous commencions l’œuvre d’émancipation qui devait faire de l’Italie une alliée peut-être, à coup sûr une rivale. On ne le vit pas alors ; la passion publique n’avait pas raisonné et je ne raisonnai pas mieux qu’elle. J’aimais l’Italie- ; elle avait été la famille initiatrice de notre race ; elle était la mère de toute grandeur et de toute poésie. Délivrer la patrie de Dante, de Léonard, de l’Arioste et de