Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/912

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Peu à peu, on s’habitua à son absence, on se résigna même à ne plus l’attendre ; le christianisme se détacha du judaïsme pour continuer séparément ses glorieuses destinées. A partir de la séparation des deux églises, il n’y a plus rien de juif dans les dogmes de la religion nouvelle ; la métaphysique grecque et l’organisation politique romaine s’en emparent et lui font subir les plus profondes modifications. Mais le rêve des origines l’a imprégné d’un charme poétique, d’une séduction pénétrante qui ne s’effaceront jamais. Tous les sentimens délicats, toutes les vertus exquises que le messianisme avait fait naître en Judée prirent dans le christianisme une forme plus pure, plus délicieuse encore. La partie morale de l’œuvre des prophètes passa tout entière dans l’évangile ; la douceur, la compassion, la charité y trouvèrent leur expression définitive. Est-ce à dire que l’évangile, comme on s’est plu quelquefois à le soutenir, ne soit que l’écho, que le prolongement de la prédication prophétique ? Non certes ! Peu importe qu’on retrouve dans les derniers des prophètes, dans Jérémie, dans Isaïe, dans Ézéchiel, presque toutes les maximes, presque tous les enseignemens de Jésus. Sans doute si la morale était une science, s’il s’agissait de découvrir le devoir et le démontrer comme on découvre et comme on démontre les lois de la physique, par exemple, celui-là serait l’inventeur et mériterait d’être appelé maître qui le premier aurait enseigné l’abnégation, la résignation et l’amour. Mais, en morale, enseigner n’est rien ; il faut persuader. La forme donnée au précepte est plus importante que le précepte lui-même. En épluchant les philosophes antiques aussi bien que les prophètes antérieurs à Jésus, on y rencontrerait assurément la plupart des doctrines de l’évangile ; qu’importe, puisque chez aucun d’entre eux elle n’a eu cet accent particulier, irrésistible qui a ému et subjugué l’humanité ? On avait dit bien souvent avant Jésus : « Aimez-vous les uns les autres ! — Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ! » mais nul ne l’avait dit avec une expression si touchante, avec une tendresse si profonde que tout le monde crût à la parfaite simplicité du conseil. Ce ne sont ni les prêtres de Jupiter, ni les pédans des écoles, ni les orgueilleux du portique qui auraient trouvé le chemin de nos âmes et qui auraient transformé nos cœurs ; ce ne sont pas non plus les prophètes, dont la rhétorique surchauffée, le style lâche et prolixe, la pensée perpétuellement tendue ne pouvaient produire qu’une excitation factice. La grande originalité de Jésus réside dans la fraîcheur et dans la grâce de son inspiration. En écoutant sa parole, les juifs d’abord, puis le monde entier furent sous le charme, car jamais la conscience humaine n’avait été remuée d’une manière à la fois si douce et si souveraine : c’est de cette émotion qu’est né l’idéal moral qui