Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/940

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déclarer qu’autant à nos yeux le discours de M. Cherbuliez est au-dessus du discours de M. Pasteur, ce qui sans doute n’étonnera personne, et pas même M. Pasteur ; autant le second discours de M. Renan est au-dessus du premier, ce qui ne semble pas avoir été l’avis de tout le monde. Ce n’est pas, on le pense bien, que dans ce premier discours il ne se rencontrât de ces pages comme il n’appartient qu’à M. Renan d’en écrire, décousues en apparence, — éparpillées au hasard d’une pensée sinueuse, ondoyante, fuyante, — plus hachées que ne le voudrait notre tradition oratoire et aussi le genre académique ; — mais tout à coup, au détour d’une phrase, ramassées, reliées, concentrées, fixées enfin dans une formule qui s’empreint dans la mémoire, s’y grave, et ne s’en efface plus. C’est la manière de M. Renan : vive et fidèle image de sa manière de penser, où il entre plus de fantaisie, charmante, légère, ailée, que de logique, et que gouverne l’inspiration du poète plutôt que la déduction du raisonneur. Si le talent de celui qui les soutient n’est pas, ou n’est plus pour lui, quoiqu’il l’ait dit un jour, l’unique mesure de la vérité des opinions, je ne serais pourtant pas surpris qu’il réglât ce qu’il faut croire sur la façon dont on peut le dire. Et il n’a pas tout à fait tort. Nous parlons une langue où la pensée crée l’expression, juste quand elle est juste, fausse quand elle est fausse, de telle sorte que rien d’exquis, en français, ne puisse jamais être très éloigné de la vérité.

Mais si M. Renan, dans cette occasion, n’a pas été inégal à lui-même, peut-être que certaines questions n’y ont pas été touchées avec toute la gravité de ton et le sérieux de pensée qu’elles exigent. La vérité peut être dite en jouant, et c’est même quelquefois un bon moyen de la faire accepter ; quelques-uns cependant, dont nous sommes, croient qu’il y a un temps de se jouer, et un temps de ne pas rire. Il est fâcheux, comme à ce savant et naïf Littré, que « l’ironie nous échappe, » et il faut savoir la comprendre, même en philosophie ; mais si « la gaîté a bien sa raison d’être, » il faut prendre garde pourtant qu’elle n’est ni toujours, ni partout en sa place. M. Renan s’en est-il bien assez souvenu ce jour-là ?

Soyons-lui du moins reconnaissant d’avoir éloquemment et sérieusement, dans cette même réponse à M. Pasteur, et sans ironie cette fois, défendu beaucoup d’excellentes choses qu’en vérité l’illustre chimiste avait étrangement malmenées. Certains savans d’aujourd’hui sont admirables pour leur petite estime de tout ce qui n’est pas la science expérimentale. Mais la foule ne l’est pas moins pour l’extraordinaire confiance qu’elle leur accorde jusque dans les choses qui ne relèvent cependant ni de la vivisection ni de l’analyse chimique. Je ne voudrais pas que l’on m’accusât d’injustice envers M. Pasteur, ou plutôt d’ingratitude, car tous, tant que nous sommes, capables ou non de juger ses