Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/956

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peu loin, et lorsqu’il y a quelques jours, il mettait tant de zèle à désavouer toute pensée d’intervention au nom de la France, à accepter la solidarité, la responsabilité des décisions de la prochaine conférence, il donnait raison à ceux qui lui reprochaient de divulguer le secret de ses faiblesses, de désarmer d’avance la diplomatie française dans le congrès. Les déclarations de M. le président du conseil n’ont rien perdu à être commentées par M. Ribot et ramenées à des termes plus mesurés, plus prudens. La vérité est qu’après s’être trop avancé d’abord, on est trop porté à reculer maintenant pour échapper à des complications qu’on n’avait pas prévues et que, si notre politique semble assez troublée au milieu de ses perpétuelles oscillations, c’est qu’elle est peut-être depuis quelques années mal engagée dans toutes ces affaires d’Orient.

Qu’on ne s’y méprenne pas, en effet. Ce qui arrive pour nous aujourd’hui en Egypte n’est que la conséquence d’une déviation, d’une erreur de la diplomatie française. Depuis la guerre qui a dépouillé l’empire ottoman d’une partie de ses provinces, qui a eu son dénoûment au congrès de Berlin, on dirait que nos gouvernemens se sont crus obligés de s’associer à tout ce qui a été fait pour achever la ruine de la Turquie ou pour aggraver ses revers. On a pris un rôle actif dans toutes les démonstrations organisées pour exercer une pression sur la Porte. On a fait la brillante campagne de Dulcigno en faveur du Monténégro. On a mis tout en œuvre pour favoriser les agrandissemens de la Grèce au détriment de l’empire. Notre diplomatie n’a eu que de bonnes intentions, c’est possible ; elle a manqué à coup sûr de jugement ou de prévoyance, d’abord parce que ce n’était pas à la France de s’associer au démembrement d’un grand pays, ensuite parce qu’il s’agissait d’un vieil allié avec lequel notre pays avait des liens traditionnels, qui reste, même après ses défaites, une puissance en Orient. Cet empire turc, il est plein d’incohérences et de barbaries tant qu’on voudra ; il n’a pas la civilisation européenne. Il est malade, il y a longtemps qu’on le dit. On l’a cru mort de ses derniers malheurs ; il n’est pas si facile à tuer, peut-être un peu parce qu’il n’est pas facile à remplacer, mais aussi parce qu’après tout, il garde les deux forces qui soutiennent longtemps les états, — la vigueur militaire et le génie diplomatique. On n’a pas réfléchi qu’avec ces deux forces doublées par le fanatisme religieux, un pays, fût-il cruellement éprouvé, se relève quelquefois assez rapidement, qu’il ne tarde pas du moins à retrouver un rôle. De plus, on n’a pas pris garde que, si les Turcs se voyaient abandonnés par d’anciens alliés, ils chercheraient bientôt de nouveaux appuis et qu’à Constantinople d’autres ne tarderaient pas à prendre notre place. C’est un peu l’histoire de ces derniers temps. On sait bien aujourd’hui quelles influences rognent à