Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/307

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Ubi plura nitent, non ego paucis offendar maculis, dit Horace. Tacite sera sur ce point du même avis : « Vénérez les bons généraux, dit-il aux cohortes romaines ; continuez de marcher au pas sous ceux mêmes qui n’ont pas le bonheur de vous plaire. »

Quel excellent conseil ! On devrait le graver au frontispice de toutes les casernes. Et pourtant, dans ces périodes indécises et nuageuses que je me permettrai d’appeler les tournans de l’histoire, quand, par la lente usure des vieux rouages, la machine, près de s’arrêter, ne marche plus que par soubresauts et par saccades, ni Hoche, ni Joubert, malgré leur incontestable valeur, ne réussiraient peut-être à rendre au volant emporté son équilibre. Est-il donc interdit alors aux meilleurs citoyens, aux esprits les plus libéraux, de souhaiter qu’en cette heure critique, mais en cette heure seulement, le demi-dieu intervienne, qu’il intervienne comme Alexandre, comme Louis XIV et comme Napoléon, « pour éteindre les torches et pour faire rentrer les épées dans le fourreau ? »

On n’a fait à Napoléon qu’un reproche qui me touche : serait-il vrai que ce puissant génie, méritant l’apostrophe que le poète lui adresse :


: For sceptred cynics earth were too far wide a den,


ait, du haut de sa nue, « trop méprisé les hommes ? » Je le regretterais pour sa bonne renommée non moins que pour la nôtre. D’autres souverains plus éprouvés encore ont su courageusement


: Vider la coupe d’amertume,
: Sans que leur lèvre en ait gardé le souvenir,


et l’on n’a certes pas décerné un médiocre éloge à un prince, quand on a dit de lui qu’il fut et demeura dans toutes les traverses de sa vie « l’homme le mieux élevé de son empire. » Le cœur des rois a beau être voué par de douloureuses expériences à d’incurables soupçons, le rôle de Diogène n’est pas fait pour celui qui a reçu mission de représenter la divinité sur la terre. Quand on a tant besoin de l’admiration des autres, affecter de ne rien trouver qui soit digne de la moindre estime est chose, à mon avis, des plus impolitiques. Omnis homo mendax : un anachorète a le droit de se le dire tous les jours ; un roi doit l’oublier.

Louis XIV fut, sous ce rapport, bien plus roi que le vainqueur d’Austerlitz : il fit naître la grandeur non pas seulement en s’appliquant à en donner l’exemple, mais aussi en la désignant,