Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/757

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

fut pas dupe du stratagème, qui était un peu naïf pour un homme d’esprit.

En 1866, au moment de la guerre de Bohème, il eut une vision de l’avenir, une vision nette qui avait, hélas ! et qui eut la précision de la réalité. On se rappelle l’émotion que produisit cette rapide campagne terminée à Sadowa par l’écrasement de l’Autriche. Tous les hommes sérieux furent préoccupés et l’on regarda avec inquiétude du côté de la Prusse, qui venait de révéler subitement des qualités agressives que l’on croyait éteintes depuis la mort de Frédéric II. On sentait instinctivement que les conditions vitales de la France étaient modifiées et l’on comprenait que nos frontières de l’est se trouvaient dorénavant en contact avec une puissance très homogène et ambitieuse. L’axe de l’Europe se déplaçait et l’équilibre allait osciller jusqu’à ce qu’il eût trouvé un point d’appui nouveau. Tout cela était confus, mais perceptible. ; au-delà des brouillards qui voilaient l’Allemagne en travail de cohésion, on ne voyait pas très clair, mais il y avait de l’anxiété dans les cœurs comme à l’approche d’un péril inconnu. Un seul homme, parmi mes amis, échappait au trouble vague dont chacun de nous avait été saisi, c’était Gustave Flaubert, qui s’irritait lorsque l’on agitait cette question d’où notre existence même pouvait dépendre. Flaubert appartenait à un groupe de penseurs, d’écrivains, d’hommes politiques, tous éminens à divers titres, qui, deux fois par mois, se réunissaient autour de la même table pour causer : à ces deipnosophistes il a manqué un Athénée, Un lundi soir, Flaubert arriva chez moi, furieux et rugissant. Il me raconta qu’il venait de quitter le dîner où ses amis étaient rassemblés, parce que l’on y parlait politique et que c’était indécent pour des gens d’esprit. « La Prusse, disait-il, l’Autriche, qu’est-ce que cela peut nous faire ? Ces hommes-là ont des prétentions à être des philosophes, et ils s’occupent de savoir si les habits bleus ont battu les habits blancs ; ce ne sont que des bourgeois et ça me fait pitié de voir X et Y et Z perdre leur temps à discuter des annexions, des rectifications de frontières, des dislocations, des reconstitutions de pays, comme s’il n’y avait rien de mieux à faire, comme s’il n’y avait plus de beaux vers à réciter et de prose sonore à écrire ! » J’essayai de le calmer et n’y réussis pas ; il répétait : « Ce ne sont que des bourgeois ! » Il disait : « Nous ne sommes ni Français, ni Algonquins ; nous sommes artistes, l’art est notre patrie : maudits soient ceux qui en ont une autre ! » Parole emportée qui n’impliquait rien contre le patriotisme, car Flaubert a souffert jusqu’aux larmes, jusqu’à la maladie, lorsque la France recula devant l’Allemagne.

Prévost-Paradol ne pensa guère à l’art dans ces momens ; il