Page:Revue des Deux Mondes - 1883 - tome 57.djvu/395

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profession de s’écarter chacun à sa façon, et d’après des règles certaines. Ils ne se servent de la nature que comme d’un moyen de la défigurer elle-même, et leur objet est de la grandir ou de la diminuer, de l’embellir ou de l’enlaidir, de la surfaire ou de la rabaisser, mais non pas du tout de la représenter telle qu’elle est.

Ç’a été le rôle du roman pseudo-historique, dans les premières années du XVIIIe siècle, que de tracer à la littérature d’imagination cette voie moyenne, en quelque sorte, et d’y développer le sens du réel avec le goût de l’observation. En effet, d’une part, en les mettant en scène, on ne pouvait pas représenter sous des traits trop différens de ceux que tout le monde leur avait connus des personnages historiques dont la mort était d’hier. Le moyen, par exemple, à Courtilz de Sandras de peindre Mazarin sous les traits d’un prodigue, ou Ninon de Lenclos sous ceux d’une Mère de l’Église ? Mais, d’autre part, la notoriété de quelques-unes de leurs plus brillantes aventures ôtait à l’écrivain tout scrupule d’invraisemblance. Ce qui s’était passé s’était passé ; l’on n’en pouvait arguer l’impossibilité. L’étonnante fortune d’un Lauzun, pour ne nommer que celui-là, comme elle permettait toutes les espérances aux cadets de Gascogne, permettait du même coup toutes les inventions à leurs historiographes. Enfin, la littérature des Mémoires, déjà si riche, acheminait, elle aussi, le roman vers le même but. On en voit assez les raisons, sans qu’il soit besoin de les développer. Qu’est-ce, à vrai dire, que des Mémoires privés, comme sont ceux de Saint-Simon, par exemple, ou comme est la Correspondance de Madame, duchesse d’Orléans, sinon cette peinture détaillée des caractères et des mœurs dont la grande histoire n’a consigné dans ses annales que les résultats les plus généraux ? Et qu’est-ce qu’un roman de mœurs, dans sa forme originelle, avant que l’artiste en ait extrait pour ainsi dire l’œuvre d’art, sinon, réciproquement, des Mémoires particuliers sur les hommes et les choses de son temps ? Nulle autre cause, — il est bon de le noter au passage, — n’a eu plus d’influence, au XVIIIe siècle, et jusque de nos jours même, sur cette forme du récit personnel que le roman a conservée si longtemps. Les Mémoires d’un homme de qualité, comme la Vie de Marianne, et comme l’Histoire de Gil Blas de Santillane, sont autant de récits personnels, on peut bien dire : de confessions.

En même temps qu’elle s’insinuait ainsi dans le roman, l’observation du réel se précisait, et prenait possession de ses moyens, dans ce genre d’ouvrages dont les Caractères sont demeurés le modèle. Personne n’ignore quel fut le succès du livre de La Bruyère. En huit ans seulement, de 1688 à 1696, il ne s’en succéda pas moins de neuf éditions, ce qui n’était pas alors plus commun en librairie