Page:Revue des Deux Mondes - 1883 - tome 58.djvu/38

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plus un enfant, ce n’est pas encore un adolescent, la nature accomplit en lui un travail de transformation ; son être souffre et s’efforce, sans qu’il en ait conscience ; bien souvent, presque toujours, il en résulte des incohérences qui n’étonnent point les médecins, mais auxquelles la plupart des maîtres ne comprennent rien. C’est l’âge des « lubies, » des violences, des colères sans motifs, des désespoirs sans cause ; c’est l’âge nerveux, et l’enfant qui le traverse est bien peu responsable. Les proviseurs de lycée disent volontiers et sans plus réfléchir : « La quatrième est une mauvaise classe. » C’est précisément la classe qui correspond à l’âge des éclosions ; les pensums n’y font rien, ni les arrêts non plus, ni les consignes. De l’enfant qui se débat contre un malaise vague, sans forme définie, sans siège déterminé, les maîtres d’étude disent : C’est un raisonneur ; les bonnes disent : Comme il est obstiné ! les mères disent : Il est bien difficile ! .. En effet, le pauvre petit est difficile, obstiné et raisonneur : cela tient simplement à ce. que c’est un malade ; il faut le soigner et non pas le punir. Cette condition très pénible de l’enfance, résolument méconnue ou ignorée dans toutes les maisons d’instruction où j’ai regardé, elle a été étudiée chez les frères de Saint-Jean-de-Dieu. Ce n’est pas pour rien qu’ils ont fait vœu de s’intéresser aux malades. Ils n’iraient peut-être pas aussi loin qu’un aliéniste qui me disait : « Pendant deux ans tous les enfans sont fous ; » mais leur expérience leur a appris que l’inévitable perturbation subie par l’enfance exige les plus sérieux égards et une extrême modération disciplinaire. Aussi, dans ces heures critiques, ils redoublent de soins pour leurs élèves, ils les adoucissent, ils les attendrissent par de bons procédés et ne négligent point l’hygiène, qui a son utilité en pareil cas. Si cet âge est douloureux pour des enfans sains et bien bâtis, on peut se figurer quelles souffrances, parfois intolérables, il détermine chez ces pauvres êtres qui, comme le Triboulet du Roi s’amuse peuvent dire :

Triste et l’humeur mauvaise,
Pris dans un corps mal fait, où je suis mal à l’aise,
Tout rempli de dégoût de ma difformité,


et dont la famille s’est débarrassée au préjudice — au profit — de la charité chrétienne. C’est à ce moment que meurent ceux chez qui la vie n’est point de force à supporter leur infirmité. L’embryon qu’ils étaient ne peut atteindre un plus grand développement. L’effort l’épuisé, il s’en va et laisse tomber sans regret cette guenille incomplète qui revêtait une âme. Ceux dont la mort fait élection partent le cœur radieux et les yeux fixés vers les splendeurs immortelles