Page:Revue des Deux Mondes - 1883 - tome 58.djvu/43

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d’une humanité antédiluvienne faite pour vivre sur les bords des marécages, à l’abri des forêts de cryptogames, au milieu des plésiosaures et de crapauds gigantesques.

J’ai senti quelque chose qui remuait sur mes pieds, j’ai baissé les yeux et j’ai vu un marmot qui paraissait avoir trois ans. Je l’ai pris dans mes bras et je lui ai dit : « Quel âge as-tu ? » Il a ouvert la bouche, j’ai failli le laisser tomber ; il a une denture d’adulte ; entre ses petites lèvres ses dents étaient tellement démesurées qu’elles m’ont fait peur. D’une voix rauque et forte il a répondu : « Quinze ans. Des bonbons ! des bonbons ! » L’un est choréique, la danse de Saint-Guy ne lui laisse pas une seconde de repos ; en lui tout s’agite ; la trépidation nerveuse le secoue ; le mouvement de la tête est perpétuel, l’étoffe du coussin sur lequel il s’appuie est usée, ses cheveux sont usés ; une ceinture de cuir l’attache à son lourd fauteuil, que le poids seul empêche de chavirer ; les genoux ont des détentes subites, on s’écarte de lui, car il lance des coups de pieds dont il ne s’aperçoit même pas. Un autre, aphasique et contourné, ne pouvant articuler une parole, ne pouvant marcher, car ses membres sont presque à l’envers, est enfoncé sur son siège ; la tête est retombée sur la poitrine ; de ses mains dont la longueur est extravagante, il tient un morceau de sucre qu’il tourne et retourne avec les gestes lents et pénibles d’une machine près de s’arrêter. L’attention de tout son être est concentrée sur son morceau de sucre, qu’il lèche par un geste animal ; quand on l’approche, il pousse des cris de détresse, cache son sucre et recommence à le lécher lorsque l’on s’éloigne de lui. Quelques-uns d’apparence un peu moins bestiale que les autres ne quittent point le frère, — frère Simon, — qui les garde : Immanis pecoris custos. Ils le suivent et semblent s’attacher à sa robe comme s’il en émanait quelque chose de maternel qui leur manque et dont ils ont besoin. Pour soigner ces pauvres êtres, les tenir propres, supporter leurs incohérences, calmer leurs accès de colère inconsciente, les amuser, les coucher, les lever, les faire manger, pour ne point répudier cette tâche qui rebuterait bien des mères, il faut avoir la foi et croire à la parole de celui qui a dit : « Le bien que vous ferez au plus petit des miens, c’est à moi que vous l’aurez fait ! »

Le 8 mars 1883, j’étais à l’asile : c’était la fête de saint Jean de Dieu, jour anniversaire de sa naissance et de sa mort. La maison était en rumeur, le nonce du pape y devait venir. Les enfans avaient revêtu leur costume des dimanches ; les bienfaiteurs, les bienfaitrices étaient là, pouvant se féliciter de tant de misères soulagées, de tant de bien accompli ; sans eux, deux cent dix enfans croupiraient sur leur paillasse entre la dépravation et la brutalité.