Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/100

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Priaient-ils du fond du cœur, je l’ignore et me garderais de l’affirmer ; mais les paroles qu’ils prononçaient parvenaient à mon oreille, ce qui prouve qu’ils les avaient apprises et ne les avaient point oubliées. Echo du souvenir de l’enfance, réveil d’une conscience endormie, acte d’imitation involontaire, désir de se soumettre à une formalité facile qui accompagne un bienfait : je ne sais ; je raconte ce que j’ai vu, et il m’a semblé que ceux pour qui la vie est sans clémence n’étaient pas fâchés de croire qu’il y a des compensations futures.

Lorsque la prière est terminée, on fait l’appel ; chacun répond, gagne son dortoir et se couche. Le coucher est silencieux et d’une extrême décence. Dès qu’un homme est fourré dans son lit, il rassemble ses vêtemens sur lui, comme si deux couvertures ne suffisaient pas à le réchauffer. Tous ne font pas ainsi, car quelques-uns ont été se déshabiller à la pouillerie et en reviennent drapés d’une longue chemise de cretonne, qu’on leur a prêtée pour la nuit ; demain ils reprendront leurs hardes purgées des parasites qui les habitaient et les leur rendaient insupportables. Jour et nuit, la pouillerie chauffe ; le jour au profit de la literie, la nuit au profit des vêtemens des pensionnaires ; on ne ménage point les désinfectans. En 1883, on a dépensé 256 fr. 80 pour le soufre, le chlorure de chaux et l’acide phénique. Mesures excellentes pour les costumes dépenaillés, meilleures pour les hommes, auxquels on les applique régulièrement. Les lavabos sont primitifs, et je reconnais que les cuvettes ne sont que des baquets ; mais l’eau chaude ne manque pas, ni les outils de propreté, voire même les rasoirs, que l’on prête à ceux qui les demandent ; le savon est en pâte liquide comme le savon de Naples, ce qui est de notable avantage dans ces hôtelleries, car on ne peut l’emporter. Le soir, à l’arrivée, le lavage est facultatif ; le matin, avant le départ, il est de rigueur. Parfois un homme vient se faire inscrire, reçoit son numéro de lit et ne répond point à l’appel de son nom. Il sait que son inscription lui donne droit à une station au lavabo ; il s’y est fourbi des pieds à la tête et s’en est allé.

D’où sort le monde qui, chaque soir, se presse dans les salles d’attente ? De tous les coins de l’horizon social. Je ne crois pas que les gens qui viennent là soient tous dignes d’un prix Montyon ; il n’y a pas que des brebis dans le troupeau humain ; mais j’estime que l’on se tromperait si l’on s’imaginait que le plus fort contingent est fourni par le vagabondage et la fainéantise ; Certes j’ai vu là le rôdeur, « le cagou de vergue, » comme dit le langage du méfait, le sacripant à longs cheveux gras et bouclés, baissant les yeux pour cacher l’inquiétude de son regard, vêtu d’une blouse sous laquelle on cache facilement le produit du vol, portant sous le bras