Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/959

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défendre à tout prix la frontière de l’Afghanistan, rempart de leur empire, mettaient une certaine ostentation bruyante dans leurs arméniens. Aux Indes, on se hâtait de réunir des forces militaires ; à Londres, on rappelait une partie des réserves. Les manifestations belliqueuses se mêlaient aux négociations, et, par une coïncidence frappante, à ce mouvement bruyant d’opinion est venu se joindre un incident qui en est peut-être l’expression la plus caractéristique. Dans une petite ville du Pendjab, à Rawul-Pindi, aux portes de l’Afghanistan, l’émir de Caboul, Abdurrhaman, était reçu avec la pompe asiatique par le vice-roi des Indes, lord Dufferin, entouré d’un des fils de la reine, le duc de Connaught, de généraux anglais, d’une foule de chefs indiens. Rien n’a été négligé pour donner à cette entrevue une signification de circonstance, un éclat fait pour frapper les populations et l’hôte même qu’on recevait. Il y a eu des fêtes, des revues, des banquets. On a porté des toasts à Abdurrhaman ; l’émir, sans s’être engagé beaucoup peut-être, a répondu en souhaitant victoire et prospérité aux armées de « l’impératrice des Indes, » de la reine Victoria. C’était fort bien ; seulement, pendant que les démonstrations anglaises se succédaient, les événemens se précipitaient d’un autre côté. Les Russes, qui font moins de bruit, s’étaient avancés avec des forces suffisantes sur la rivière de Kushk, et on a bientôt appris qu’ils venaient d’attaquer le corps afghan établi à Penjdeb, qu’ils l’avaient mis en déroute en lui tuant cinq cents hommes, en lui enlevant son artillerie, sans occuper d’ailleurs Penjdeb. L’émotion, on le comprend, a été plus vive que jamais à Londres sous le coup du combat livré par les Russes aux ordres du général Komarof. La nouvelle a retenti dans le pays comme dans le parlement, qui se réunissait pour la première fois après les vacances de Pâques, et la question a pris sur-le-champ une gravité telle qu’on s’est cru déjà en pleine guerre avec la Russie.

Comment, au moment même où des négociations se poursuivaient entre Londres et Saint-Pétersbourg, les Russes de Komarof se sont-ils trouvés conduits à une action de vive force contre les positions des Afghans ? C’est là ce qui reste encore à éclaircir, même après les explications livrées par M. Gladstone à l’impatience du parlement, et après ce qu’on sait des communications échangées entre les gouvernemens. Au premier instant, sur les nouvelles qu’il recevait de sir Peters Lumsden, chef de la mission militaire à Caboul, M. Gladstone a cru et a pu dire, au risque de surexciter le sentiment anglais, que les Russes avaient attaqué sans raison, sans provocation de la part des Afghans. Bientôt cependant, par de nouvelles dépêches, le général Lumsden a dit que les Afghans s’étaient, il est vrai, portés sur Ak-Tapa et Puli-Khisti, au confluent du Kushk et du Murghab, mais que c’était moins une marche en avant qu’un simple changement de