Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/701

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Harz « les jolies petites figures illégitimes. » Le propre des poètes sémites est d’unir une sensualité brûlante à beaucoup de fantaisie et de bon sens, et de joindre à l’exubérance, au désordre des images l’art d’exprimer très simplement des sentimens très raffinés. Mais c’est la Bible, plus que tout autre livre, qui a façonné le génie poétique de Heine, en lui donnant sa forme et sa couleur. Une lumière éclatante et des paysages pleins de soleil, que la mort noircit tout à coup de son ombre, des joies d’autant plus délicieuses qu’on les sent plus fragiles, plus périssables et plus inquiètes, les sens maîtres de la raison et troublés dans leurs plaisirs par de sinistres avertissemens, des cœurs durs où l’on voit éclore des pitiés imprévues, comme fleurit une rose dans la crevasse d’un rocher de granit, les ivresses du désir et de l’amour alternant avec les sombres voluptés d’une haine qui ne pardonne jamais, des attendrissemens suaves et la crudité cynique des anathèmes, le goût du symbole, une étonnante précision dans le rêve, des yeux de visionnaire accoutumés de bonne heure à apercevoir l’invisible caché sous le voile des apparences, partout présent dans ce monde de mystères et d’énigmes, une sagesse industrieuse à découvrir ses bornes, mettant sa gloire à maudire sa vanité, un sentiment profond de l’ironie des choses, la petite morale impitoyablement sacrifiée à la grande, qui consiste pour tout élu à remplir sa destinée en adorant sa passion comme un dieu, voilà l’Ancien-Testament, et voilà Heine et sa poésie.

« Je suis revenu à l’Ancien-Testament, écrivait-il en 1830. Quel grand livre ! Plus remarquable que son contenu est pour moi sa forme, ce langage, qui est pour ainsi dire un produit de la nature, comme un arbre, comme une fleur, comme la mer, comme les étoiles, comme l’homme lui-même… C’est le style d’un agenda où le Saint-Esprit écrit avec la même simplicité qu’une bonne ménagère en met à marquer les dépenses du jour. » Il ajoutait : « Le mot s’y présente dans une sainte nudité qui donne le frisson, » Quand il a respecté sa muse, avec laquelle il coquetait trop souvent, Heine a su trouver le secret du parfait naturel, et sa poésie est pleine de ces beautés nues qui font frissonner. Goethe, Schlegel, lui avaient appris son métier ; mais ses véritables maîtres, ses vrais inspirateurs sont les glorieux inconnus qui ont écrit l’Écclésiaste et les Proverbes, le Cantique des cantiques, le livre de Job et ce chef-d’œuvre d’ironie discrète intitulé : le livre du prophète Jonas. Celui qui s’appelait un rossignol allemand niché dans la perruque de Voltaire fut à la fois le moins évangélique des hommes et le plus vraiment biblique des poètes modernes.


G. VALBERT.