Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/712

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force ici-bas qui soit capable de contrarier et, au besoin, de rompre l’enchaînement des effets et des causes ? Et nous le savons bien, nous qui, dans la vie réelle et quand nous descendons des hauteurs de l’abstraction, n’allons pas sans doute, entre deux instrumens à choisir, prendre l’un, prendre l’autre, indifféremment et les yeux fermés. Et nous avons bien raison, puisque l’expérience nous prouve que le résultat ne dépend pas moins du choix de l’instrument que des prétendus décrets de la fortune ! Mais où nous le voyons peut-être plus clairement, plus évidemment que nulle part ailleurs, je n’hésite pas à croire que c’est dans l’histoire des grands capitaines. Un Bonaparte, un Frédéric, un Eugène, un Condé de plus ou de moins, toute l’histoire en est changée, la nôtre, celle de nos voisins. Cependant, battus à Rosbach ou vainqueurs à Rocroy, tout n’y a dépendu que de la présence d’un homme dans un camp, de son absence dans l’autre. Et ainsi, nous ne mesurons jamais mieux ce que peut une seule « tête » que dans ces grandes occasions, dont on prétend que le hasard disposerait souverainement. Que d’ailleurs il ne soit donné qu’à quelques-uns de maîtriser la fortune et de fixer la chance, j’y consens volontiers, mais c’est ce petit nombre qui fait, ou qui est l’histoire, et le reste,.. le reste n’a qu’à les demander aux dieux lorsqu’il ne les a pas, s’en servir s’il les a, et ne pas leur disputer, quand il ne les a plus, l’hommage de sa reconnaissance et de son admiration.

Nous ne saurions terminer sans dire qu’en nous attachant au seul Condé, nous sommes loin d’avoir indiqué tout ce que ces deux volumes contiennent de nouveau. Les Pièces justificatives, par exemple, mériteraient elles seules toute une étude, pour leur nombre et pour leur importance. Lettres de Richelieu, lettres de Mazarin, lettres de Condé, lettres de Turenne, il paraît difficile que leur publication en si grande abondance ne modifie pas en effet, sur plus d’un point, les opinions que l’on avait formées sans elles. Je ne parlerais pas des notes si la précision n’en était extrêmement instructive. Mais pas un personnage n’apparaît dans ces deux volumes, surtout un militaire, dont l’historien ne nous donne l’état civil et n’établisse l’identité. C’est dire à tous ceux qui s’occupent de l’histoire du XVIIe siècle ce qu’ils trouveront, dans cette Histoire des princes de Condé, de secours pour leurs propres travaux. Et à ceux qui s’en occupent moins, ce serait dire la confiance qu’ils doivent au récit de l’auteur, — si le récit lui-même et tout seul ne s’imposait assez par sa simplicité, sa clarté, sa limpidité.


F. BRUNETIERE.