Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/947

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gers où la passion du jeu entraînait son frère ; il a voulu donner une leçon au jeune homme ; il lui laisse passer une nuit terrible, entre le déshonneur et le suicide ; mais il a déjà payé, au nom de Maurice, l’autre créancier, et, pour sa part de gain, il l’en tient quitte ou lui donnera tous les délais nécessaires. « Et la dette de reconnaissance, soupire avec ravissement Mme de Tryas, comment la paierons-nous jamais ? — Un peu d’amitié suffira, » répond Chamillac, qui parait faire un héroïque effort pour contenir ses sentimens.

Un bruit de voix dans l’antichambre ; la porte est brusquement ouverte ; c’est le commandant d’Illiers, averti par Mme de La Bartherie, qui force la consigne. D’un ton provocant, il explique sa visite : il a vu la voiture de sa fiancée devant l’hôtel. « C’est à madame et non à moi que doivent s’adresser vos excuses, » prononce Chamillac ; il salue profondément Mme de Tryas, incline à peine la tête devant Robert, et va dans la pièce voisine attendre la fin de leur explication. Droite et résolue, Jeanne garde le secret de son frère et refuse de se justifier ; avec une fierté, une délicatesse parfaite, elle donne les raisons de son refus : « Si tout ce qui est obscur vous est suspect, si tout ce qui est suspect est criminel, où sera la paix de notre vie commune ? où sera la dignité ? où sera le bonheur ? » Et elle compare l’obstinée défiance du gentilhomme à la grandeur d’une de cette pauvre fille qui, tout à l’heure, la trouvant chez l’homme qu’elle aime, s’est retirée sans une question, sans une plainte : avec une sorte d’autorité religieuse, elle fait honte, par l’exemple de cette humble, aux exigences de ce superbe. Et, comme il persiste, elle rappelle Chamillac : « Monsieur veut savoir pourquoi je suis venue ici. Je dédaigne de le lui dire ; d’ailleurs, il ne me croirait pas ; je vous permets, je vous prie, je vous ordonne de le lui apprendre. Adieu ! » Restés en présence, les deux hommes se toisent : « J’attends, monsieur, fait le commandant. — Vous n’attendez rien ; en obéissant aux ordres de madame, j’aurais l’air d’obéir aux vôtres. » En face d’un rival menaçant, Chamillac se paie de ce sophisme ; sans doute aussi, après que Mme de Tryas a renoncé, presque malgré elle, à défendre son secret, il croit devoir prolonger la défense. Et, comme Robert d’Illiers s’écrie : « Prenez garde, monsieur ; aux sentimens dont vous semblez animé contre le fiancé de Mme de Tryas, prenez garde de laisser deviner ceux que vous nourrissez pour elle ! — Ah 1 ce secret-là, répond Chamillac, c’est le mien, et je puis vous le dire. — Eh bien ? .. — Eh bien ! .. » fait-il en se rapprochant de Robert, les yeux dans les yeux, d’une voix basse où vibre et gronde toute la force d’un homme qui soulage son cœur : « .. Je l’adore ! »

Rarement ai-je senti un coup de théâtre qui me surprit plus fort et qui ébranlât davantage les âmes autour de moi. L’émotion est à peine