Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/100

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sentimens, affronta la fureur de la populace à Plymouth, à Boston, à Philadelphie, et ne quitta le champ de bataille qu’après la victoire. Il se fixa par la suite à Amesbury, continuant à défendre en vers et en prose ce qui lui semblait la cause sainte. Mais dorénavant chacun lui rendait hommage. La gloire du poète, de l’homme de bien, du voyant, s’était imposée. Ce qui lui assura la sympathie générale, ce fut sa peinture de la vie des champs ; ce fut en particulier Snow-Bound, une idylle d’hiver, son chef-d’œuvre ; il n’y manque ni l’imagination, ni le réalisme de la meilleure sorte, ni les figures bien vivantes et posées d’un trait, ni les scènes d’intérieur achevées. On l’a comparée aux œuvres les plus parfaites du genre, mais en lisant Hermann et Dorothée, Enoch Arden, Evangeline, nous sentons, dit M. Stedman, la volonté qu’ont eue Goethe, Tennyson, Longfellow de composer une idylle ; il semble que Whittier ait trouvé Snow-Bound tout écrit dans son cœur, tant l’art y paraît peu.

Les délicats d’aujourd’hui, habitués aux ciselures qui n’ont parfois que le défaut d’être trop habiles, reprochent à Whittier un excès de facilité, des négligences. Il faut réfléchir que la grande affaire de sa vie ne fut pas, comme pour la plupart des artistes, d’utiliser l’occasion au profit de son métier, mais plutôt tout le contraire, et qu’il crut se devoir avant tout à une mission d’humanité. Un quaker greffé sur un fermier de la Nouvelle-Angleterre est excusable de laisser passer quelques mauvaises rimes ; mais les traces d’un travail hâtif ne réussissent jamais chez lui à détruire le charme souverain de la saveur et de la spontanéité. Comment aurait-il pris le temps de se contraindre, de polir, de resserrer, quand de 1832 à 1865 il ne suspendit pas un seul jour cette lyre d’improvisateur, qui trouvait de beaux accens pour célébrer tous les événemens successifs se rattachant à la cause de l’émancipation ? Quelques-uns manquent à présent d’intérêt ; on peut trouver qu’il exalte outre mesure des noms tombés dans l’oubli, mais ce qui ne vieillira pas, c’est le trésor de ses ballades, de ses idylles, de ses contes en vers ; les idylles de Longfellow, celles de Lowell sont justement admirées ; il y a cette différence cependant entre elles et celles de Whittier que, dans les premières, le poète plane évidemment à une énorme distance intellectuelle et sociale des figures et des choses qu’il met en scène ; Whittier, au contraire, est du même sang que ses humbles héros ; il est resté paysan, enraciné au sol comme la fougère même du chemin. Pas l’ombre de dilettantisme. S’il n’a point l’ampleur de Bryant, la pénétration d’Emerson, il a quelque chose de plus : il fit à livre ouvert dans l’âme du peuple, et il s’adresse à tous, aux petits comme aux lettrés. Les plus belles de ses ballades traitent de sujets empruntés à