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fonder au sein de la république, pour laquelle chacun d’eux eût versé tout son sang, l’équivalent d’une aristocratie. On est forcément aristocrate quand, comme le docteur Holmes, on fait autant de place dans sa bibliothèque aux auteurs grecs, aux elzévirs classiques, aux essayistes anglais ; du reste, si amoureux qu’il soit des livres, ce médecin-poète étudie surtout l’homme, corps et âme ; il se méfie un peu de la « lumière intérieure, » et s’appuie de préférence sur l’observation, sur l’expérience. Il a plus d’esprit qu’aucun de ses compatriotes, une logique imperturbable, et l’élégance et l’à-propos, et le don de l’épigramme légère finement aiguisée. En dépit de ses ancêtres puritains, il mérite donc l’épithète qui lui a été appliquée de Yankee-Français, contre laquelle nous savons qu’il est loin de se défendre.


IX

James Russell Lowell est né, lui aussi, dans la docte atmosphère de Cambridge, d’une lignée d’ecclésiastiques érudits. Il représente par excellence l’homme de lettres américain, de même qu’Emerson représente la pensée américaine. Ses succès dans les genres les plus variés, les honneurs internationaux qui sont venus le chercher, ses discours, son attitude, la culture raffinée de son esprit ouvert à toutes choses lui ont fait une situation à part et des plus distinguées. Certains critiques étrangers se plaisent à le considérer comme supérieur à son pays, comme un Anglais de la plus fine trempe, naturalisé citoyen des États-Unis. Ceux-là se trompent. Les sentimens et la vie de la Nouvelle-Angleterre éclatent dans son œuvre autant et plus que dans toute autre. Il suffit, pour s’en assurer, de lire les Biglow Papers, la suprême expression du yankeeisme. Jusqu’en 1848, époque où ces singulières épîtres en dialecte commencèrent à paraître, Lowell, d’abord avocat, puis professeur de belles-lettres à Harvard, comme l’avait été Longfellow, fit paraître, outre quelques morceaux d’excellente critique, ses premières poésies, déjà très remarquées. L’amour ne fut pas seul à les inspirer ; l’indépendance, les devoirs et les droits de l’homme, la dignité du travail y étaient célébrés en beaux vers.

Poë disait de la Legend of Britanny que c’était le plus noble poème qui eût été encore écrit par un Américain ; Rhœcus soutiendrait une comparaison avec la plus séduisante des Helléniques de Landor, l’Hamadryade, si son auteur ne l’avait quelque peu gâtée en y introduisant une intention morale qui, dans un poème païen, fait tache, encore qu’elle caractérise l’esprit de la Nouvelle-Angleterre. Evidemment le jeune poète ne pouvait pas s’en tenir à chercher ses sujets dans l’antiquité ou le moyen âge ; il