Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/123

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chère aux âmes généreuses et qui depuis cinquante ans passionnait. l’Europe ; il avait accompli des choses surprenantes avec peu de ressources ; il avait conquis le royaume de Naples avec une poignée de partisans.

Des libéraux exaltés et des révolutionnaires endurcis s’étaient donné rendez-vous dans la ville de Calvin ; ils étaient accourus de tous côtés, moins pour affirmer les doctrines de l’abbé de Saint-Pierre que pour mettre en question les principes sociaux et s’attaquer aux gouvernemens. Aussi le congrès de la paix devait-il donner à son titre, aux convenances et à la raison un éclatant démenti. Garibaldi, nommé président honoraire, était le héros de cette réunion cosmopolite. Ses premières paroles furent des paroles d’imprécations. « Genève, disait-il, a eu depuis longtemps le privilège d’attaquer en face cette institution pestilentielle qu’on appelle la papauté. Vous êtes justement fiers d’avoir été les premiers à ébranler cette Rome papale, foyer d’idolâtrie et de corruption. Vous avez porté les premiers coups au monstre. Je vous demande de l’abattre. L’Italie est en retard sur vous, elle a expié trois siècles d’esclavage que vous n’avez pas connus. Nous avons le devoir d’aller à Rome, et nous irons bientôt. »

Garibaldi prêchait aux apôtres de la paix la haine et la guerre ; il leur demandait de s’associer à une œuvre de spoliation, de résoudre brutalement par la force la question la plus grave qui pesât sur l’Europe contemporaine et qui touchait aux convictions de plus de deux cents millions de croyans. Son allocution n’était pas en situation, elle dépassait la mesure, elle ne s’adressait pas à des Italiens : elle causa plus d’étonnement que d’admiration. Garibaldi s’aperçut à l’attitude de l’auditoire qu’il avait manqué son effet ; il demanda si sa motion était impertinente. Il s’étonnait que tout le monde ne partageât pas la haine qu’il avait vouée aux prêtres. La vue d’une robe noire agissait sur lui comme le rouge sur le taureau. Ses paroles eurent au dehors, plus encore qu’au palais électoral, un pénible retentissement. Elles dénaturaient le caractère des délibérations, elles autorisaient, sorties de la bouche du président honoraire, les pires excentricités. On vit alors des orateurs obscurs, sans mandat et sans talent, naïfs et suffisans, prendre à partie les gouvernemens, faire le procès à des empereurs pour s’être concertés à Salzbourg, décider du sort de l’Europe, soulever les thèses les plus extravagantes. On comparait Jésus à Garibaldi, on disait qu’ils étaient frères, et Garibaldi attendri se jetait dans les bras de son précurseur. On soutenait que la morale du christianisme se composait de deux élémens : l’un païen, qui était le bon, et l’autre chrétien, qui apportait la guerre dans les familles et parmi les peuples. Un révolutionnaire aux gages de la Prusse allait jusqu’à