Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/156

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nuit, du mois et de l’année ; en cas de voyage, de navigation ou de garde ; et afin d’avoir des points de repère pour tout ce qui se fait la nuit, dans le mois ou dans l’année, grâce à la connaissance du temps affecté à ces divisions ; il ajoutait qu’il était facile d’apprendre ces points auprès des chasseurs de nuit, des pilotes, de tous les gens enfin qui ont intérêt à les savoir. » Pour la science des nombres, ce qu’il convient d’en acquérir se mesure de même sur l’utilité pratique et immédiate. Quant à la théologie, il ne la considère que dans ses rapports avec l’homme et sa vie morale. « Ainsi il tend constamment, dit M. Boutroux, à substituer aux dieux les démons, plus voisins de nous, et aux démons mêmes les simples phénomènes démoniques ou signes visibles des dieux, perçus directement par l’homme. Il croit que nous ne pouvons pas voir les dieux et que nous ne voyons que leurs manifestations à notre égard. L’ordre et l’harmonie que les dieux ont pu mettre dans les choses consistent pour nous dans l’appropriation de ces choses à nos besoins. De la sorte, les objets physiques ou théologiques sont ramenés à des objets moraux et humains. »

Tel est, dans ses traits essentiels, le Socrate que nous présente M. Boutroux. Il perd comme philosophe et métaphysicien, mais il gagne comme théoricien de la morale, si du moins l’esprit remarquablement déducteur de l’interprète n’a pas donné à l’œuvre du vieux sage athénien une précision et une cohésion qu’elle n’eut peut-être pas au même degré. Nous sommes disposés à croire que la sophistique explique en grande partie Socrate ; mais il faut aussi, croyons-nous, tenir largement compte de l’état social et politique d’Athènes à l’époque où il vécut. Un système nouveau d’éducation, dont les sophistes, il faut le reconnaître, portent en partie la responsabilité, tendait à prévaloir. Ce n’étaient plus ces éphèbes dont Aristophane nous fait la description charmante, qui, le matin, nus et en bon ordre, « la neige tombât-elle comme la farine d’un tamis, » s’en allaient chez le maître de musique apprendre les hymnes sacrés transmis par les ancêtres et qui, pour la moindre bouffonnerie, pour une inflexion molle et recherchée, étaient frappés comme ennemis des muses ; ces fils respectueux de leurs pères et des vieillards, devant qui leur modestie n’ose élever la voix, assidus aux gymnases, tenus le plus longtemps possible à l’écart des discussions de l’agora ; « au printemps, lorsque le platane et l’ormeau confondent leur murmure, errant sous les ombrages des oliviers, une couronne de joncs sur la tête, en compagnie de sages amis, et jouissant, au sein d’un heureux loisir, de la douce odeur du peuplier blanc. » Ce ne sont plus les vigoureux hoplites de Marathon, les marins de Salamine, dévots et bornés : la toute-puissance de la parole et de la dialectique, effet de la démocratie chaque