Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/200

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les abstracteurs de quintessence, pour tous ceux qui se piquent de résoudre par des raisonnemens d’une rigueur géométrique des questions où la géométrie n’a rien à voir. Certains architectes construisent des maisons de fort belle apparence, dont le seul défaut est d’être inhabitables. Certains législateurs sacrifient le bonheur d’un peuple et ses vrais intérêts à leur passion innée pour les édifices réguliers, pour les arrangemens symétriques. Sir Henry Maine ne croit qu’à l’histoire, à la tradition, et se défie beaucoup des principes abstraits. Il s’est longtemps flatté que l’abus de la logique en matière de législation était un vice continental dont la contagion ne s’étendrait pas jusqu’à l’Angleterre, que son détroit la défendrait de cette invasion comme de toutes les autres. Les idées finissent toujours par passer les détroits ; le radicalisme soi-disant scientifique compte aujourd’hui dans le royaume-uni de nombreux adeptes, qui ont à peu près la même façon de raisonner que les radicaux de France, de Suisse ou d’Italie. M. Maine prétend a que la politique abstraite, après avoir énervé l’intelligence française, est en train d’affaiblir considérablement l’intelligence anglaise. » Il ressent de vives inquiétudes pour l’avenir de son pays ; il estime que si les loirs sont la peste des jardins, les réformateurs de constitutions sont la peste des états.

A la vérité, si on le laissait faire, il serait lui-même assez disposé à retoucher la constitution anglaise, en la ramenant à ses vrais principes, à ses origines, dont elle a dégénéré. Il n’y a, selon lui, de vraie monarchie qu’à la condition que les prérogatives de la royauté demeurent intactes, que le souverain conserve quelque liberté dans le choix de ses ministres, exerce dans toute son étendue le droit de veto et nomme à son gré les ambassadeurs, les juges et tous les grands fonctionnaires. « L’Angleterre, a dit M. Bagehot, est gouvernée par un comité choisi dans la législature, lequel prend le nom de cabinet. » Ce mode de gouvernement répugne à M. Maine, et quoiqu’il ne s’en exprime qu’à mots couverts, le régime qu’il préfère à tous les autres est la monarchie, telle que l’entendait George III, telle qu’elle existait dans la tête de cet élève de lord Bute.

Malheureusement c’est d’un autre genre de réformes qu’il est question aujourd’hui en Angleterre. Loin de restaurer les anciennes prérogatives de la couronne, on prétend rogner encore le peu de franchises qui lui restent et sinon abolir, du moins transformer la chambre haute en la rendant élective, et il faut compter, dit-on, avec la démocratie. C’est une marée montante ; on ne résiste pas à la marée. » A quoi M. Maine répond quelquefois : « Vous nous représentez la démocratie comme une puissance irrésistible ; il est des événemens qu’on rend inévitables à force de les prédire. » Mais souvent aussi, il passe condamnation, il confesse qu’il y a des fatalités auxquelles on ne peut se soustraire, et il répète tristement le mot de la pythie : « Les dieux