Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/218

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de Wagner n’est jamais aussi admirable que dans l’expression d’un caractère général plutôt qu’individuel. C’est ainsi que les deux magnifiques entr’actes de Lohengrin donnent, avec une force étonnante, l’impression du moyen âge, de toute une époque féodale et chevaleresque.

M. d’Indy tient de son maître ce goût du nombre et de la multitude. Il s’entend merveilleusement à rendre les scènes populaires, à faire vivre la foule, à la diviser en groupes animés et pittoresques, à la réunir en masses imposantes. — Sous ce rapport, la Kermesse, et surtout l’Incendie, sont des pages fort remarquables. Les chœurs de la Kermesse peuvent être parfois vulgaires, les différens refrains des corporations peuvent avoir plus ou moins de charme et d’originalité mélodique ; mais le mouvement général, l’agencement des voix et leurs entrées successives, l’alternance ou la combinaison des chansons carrément rythmées avec la valse, un peu lourde, que marquent les gros souliers allemands, tout cela révèle un musicien vigoureux. — Quant au début de l’Incendie, il révèle un homme de théâtre qui sait commencer par un simple coup de cloche, éveillant la nuit silencieuse, et finir, après une progression puissante, par le fracas et le désordre d’une ville entière courant au feu.

C’est dans ces grandes scènes que se déploie à l’aise le talent de M. d’Indy : le compositeur y peut faire étalage de ses richesses orchestrales et harmoniques. Musicien des choses du dehors plus que des choses de l’âme, les scènes intimes le servent beaucoup moins bien : les voix intérieures semblent ne pas chanter en lui. Des détails ingénieux, parfois bizarres, ne sauvent pas de l’ennui l’interminable scène dite d’amour, dialogue à travers lequel se traîne une mélopée sans consistance et sans relief. On a plaisanté beaucoup le macaroni des Italiens ; mais certaine école allemande sait faire le sien plus filandreux encore. Le second entretien de Lénore et de Wilhelm, dans le tableau de la Vision, n’est ni moins contourné, ni moins pénible que le premier. Il manque ici, pourrions-nous dire encore avec Amiel, « l’aisance, le naturel et la vivacité, c’est-à-dire les ailes et le sourire. » Rien de tout cela ne manque, par bonheur, à la page précédente, à la délicieuse incantation des esprits du rêve. Voilà les ailes, voilà le sourire ! Rarement Berlioz et Mendelssohn ont fait voltiger plus gracieusement les sylphes qu’ils aimaient. Jamais l’essaim de ces douces petites créatures n’a traversé la nuit d’un plus léger essor, avec des souffles plus caressants, avec une cantilène plus suave que cette phrase exquise : Nous endormirons la pensée, d’où semble descendre le repos, l’apaisement et l’oubli de toute humaine misère.

L’extrême division des voix de femmes produit dans ce chœur un effet particulier : elle rend la trame harmonique à la fois plus ténue