Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/221

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ici, suis-je bien sûr d’avoir en ce courage ? — mais, après cela, Victor Hugo n’en sera pas moins ce qu’il est, tout ce qu’il est, et ce que l’on peut prédire qu’il sera bien longtemps encore : le plus grand de nos poètes lyriques, mais surtout le plus extraordinaire et le plus merveilleusement doué.

C’est ce qui nous met à l’aise, tandis qu’il en est encore temps, pour parler en toute franchise de son Théâtre en liberté. Dans sa longue et glorieuse carrière, il est bien certain que ce grand poète ne nous avait rien donné d’aussi bouffon que Mangeront-ils ? ou d’aussi puéril que la Forêt mouillée ; mais, puisqu’il est maintenant entendu que sa gloire n’en saurait souffrir, ni même de bien pis que cela, nous pouvons le dire, et nous le disons. Tout de même, si les éditeurs de ce théâtre « idéal » avaient compris le sens du volume qu’ils viennent de publier, ils ne l’eussent pas intitulé le Théâtre en liberté, mais le Théâtre en goguettes ; mais, puisque les licences que le maître y a prises ne nuiront sana doute jamais à la beauté des Contemplations ou des Feuilles d’automne, et je viens d’en faire tout exprès la remarque, il est permis de croire que ce sont de fortes licences. Car on peut, on doit ménager l’auteur de Tragaldabas et des Funérailles de l’honneur, M. Auguste Vacquerie, ou l’auteur de Fanfan la Tulipe et de François les Bas bleus, c’est M. Paul Meurice ; — et aussi bien qu’en resterait-il si l’on ne les ménageait point ? — mais l’auteur de la Rose de l’Infante et de la Tristesse d’Olympio, puisqu’il sera toujours placé plus haut que la critique, nous ne lui devons que la vérité, et c’est même la seule façon qu’il y ait de l’honorer. Ajouterai-je que si l’avenir, comme je le crains, jette un jour la Grand’Mère et l’Epée dans le gouffre d’oubli où gisent déjà, toutes meurtries de leur chute, Marie Tudor et Lucrèce Borgia, il sera bon à tout hasard que quelqu’un en ait dit quelques mots, pour mémoire, et afin qu’au besoin on s’y puisse reporter plutôt que de les aller lire ? Mais j’aime mieux faire observer que ce sont surtout les erreurs du génie qui nous instruisent de sa vraie nature ; que la « critique des beautés » est stérile, quand encore elle n’est pas dangereuse, en précipitant sur les traces d’un maître le troupeau des imitateurs ; et qu’enfin, s’il n’y a pas plus de qualités sans défauts qu’il n’y a d’endroit sans envers, on ne connaît que la moitié d’un homme quand on ne le connaît que par ses beaux côtés. Le Théâtre en liberté, comme les Chansons des rues et des bois, dont j’imagine qu’il doit être contemporain et qu’il rappelle en plus d’un passage, — la Forêt mouillée notamment, n’est qu’une transposition ou une autre version de l’Église :

Tout était d’accord dans les plaines,
Tout était d’accord dans les bois,
Avec la douceur des baleines,
Avec le mystère des voix.