Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/224

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contiennent de sens, à les tourner et les retourner en mille manières différentes, à déguiser ou à dissimuler sous la splendeur des rimes et l’éclat des images la pauvreté ou l’absence d’idées. Les Vierges de Verdun, la Naissance du duc de Bordeaux, la Bande noire, les Deux Iles, le Chant du Cirque, Moïse sur le Nil, — je cite à peu près au hasard, — on dirait autant de « matières » mises en vers français par un brillant élève de rhétorique, dont on eût pu deviner dès lors, avec un peu de perspicacité, qu’il ne lui importerait guère d’accorder sa lyre au nom de Charles X ou de Napoléon, du roi de Rome ou du duc de Bordeaux, si seulement le thème offrait un abondant prétexte aux mûries variations de sa virtuosité.

Ce qu’il était alors, aux environs de 1822, Hugo l’est toujours demeuré. Plus tard, sans doute, dans ses grandes œuvres, dans les Feuilles d’Automne, dans les Chants du crépuscule, dans les Contemplations, dans la Légende des siècles, le rhéteur s’est surpassé lui-même, est sorti de sa rhétorique, a traduit dans quelques-uns des plus beaux vers de la langue française quelques-unes des plus étonnantes visions qu’un grand poète ait jamais eues ; il n’a jamais complètement triomphé de sa nature déclamatoire, et, s’il est vrai qu’en fait de figures il ait commencé par abuser de l’antithèse, il a bien plus encore abusé de la répétition. L’abus de la répétition, qui rend insupportable la lecture de ses dernières œuvres, a gâté de tout temps plusieurs de ses plus belles pièces. Et quel énumérateur, que l’auteur du discours de Ruy-Blas et du monologue de Charles-Quint !

C’est peut-être ce goût impérieux de la rhétorique et de la déclamation qui en ont fait un jour l’insulteur que l’on sait. Du moins, quand il insulte, est-ce comme quand il décrit, pour le plaisir de décrire et d’insulter, parce qu’un mot en appelle un autre, une rime une autre rime, une injure une autre injure. Dans le Roi s’amuse et dans Ruy Blas, dans les Châtimens et dans Napoléon le Petit, dans le Pape et dans l’Ane, ce sont toujours des thèmes qu’il développe ou plutôt qu’il amplifie, et qu’on ne peut tout au plus lui reprocher que de s’être donnés comme thèmes, car, une fois donnés, c’est à peine sa faute si, pour dire souvent si peu de choses, il emploie toujours tant de mots. Les noms d’Empereur et de Roi, par exemple, ceux de Pape et de Prêtre, comme aussi, par contraste, ceux de République et de Liberté, ceux de Révolution et d’Humanité rouvrent en lui, naturellement, toutes les sources de sa rhétorique, et il le voudrait lui-même qu’il ne pourrait arrêter le torrent de grossières injures ou de platitudes rimées qui commencent aussitôt à couler de sa plume.

LE ROI

Je te fais prince. Viens.

AÏROLO.

Non. Faites-vous voleur.